Pourquoi m’a-t-il fallu plus de trente ans pour écrire Chants Libres ?

Pourquoi tant de temps ?

Certaines pages de Chants Libres, j’en conviens, ont été rédigées, il y a plus de trente ans, et pendant ces trente années, ce récit a constamment occupé une part au moins de mes pensées.

Le lecteur qui parcourt ce livre y verra d’abord une histoire de loups et d’humains, à l’aube des temps où ces deux espèces ont commencé de partager leurs destins, et de fait, Chants Libres est aussi cela. Mais quelque paresseux, ou peu doué, que puisse être un auteur, nous conviendrons ensemble qu’il ne faut pas trente années pour mettre un point final à un texte, somme toute assez court, sur un sujet, somme toute assez simple.

Assez simple ? Pas si sûr ! C’est que l’observation d’humains en situation que l’on peut qualifier de primitive, tout comme celle de loups commençant une forme d’allégeance à une autre espèce, conduisent, dans un cas comme dans l’autre, à se poser une question, celle de l’individu et de sa liberté, que cet individu soit homme ou animal. Liberté individuelle ? Quel sens ? Quelle réalité ? Pour des humains en situation « primitive » ? Et pour des « animaux » ? Peut-on même y songer ?

La théorie des mèmes

Richard Dawkins, l’inventeur et l’auteur du « gène égoïste », est aussi l’inventeur d’un autre concept, celui des « mèmes ». Pour le biologiste, les mèmes sont à la pensée ce que les gènes sont à la vie, une application des principes darwiniens pour expliquer comment les « idées » se répandent, se propageant d’individus à individus, de manière quasi autonome, subissant des modifications ou évolutions, presque indépendamment des cerveaux qui ne sont que les supports de leur propagation.

Cette conception extraordinaire rejoint-elle d’une certaine manière celle des « idées » de Platon ? Ce n’est pas ici le lieu d’en débattre, mais celui sans doute d’une autre constatation, terriblement troublante : celle que ces mèmes, qui constituent l’ordinaire de notre pensée occidentale sont en majorité des idées fausses, souvent des erreurs prouvées, et que cela n’a tout simplement aucune influence sur leur diffusion, et donc leur capacité de nuisance.

Et ce qui est encore plus surprenant, peut-être, c’est le risque encouru par quiconque s’aventure à dénoncer ces erreurs : au mieux, c’est à son égard une vaste conspiration de mortifère silence, au pire, voilà qui peut aller jusqu’à se voir traîné devant des tribunaux…

Les mèmes du chien

Pourquoi cette fausseté si souvent répandue des mèmes ordinaires : les mèmes naissent souvent d’une théorie réputée scientifique, qui fait en tous cas consensus à un moment donné. Le remarquable est que la théorie peut ensuite se révéler fausse, sans que cela porte en quoi que ce soit atteinte à la solidité de ses enfants – mèmes, pourtant dénués désormais de quelque crédibilité que ce soit.

Prudemment, oublions, au moins pour le moment, les mèmes concernant directement notre espèce, pour nous occuper plus spécifiquement de ceux liés au loup, et plus précisément encore, au loup devenu chien : espérant de la sorte ne déclencher au plus que des aboiements, évitant d’éventuelles morsures…

Dans un premier temps, des psychologues, en général américains, ont démontré que l’ensemble des comportements animaux était le fruit d’apprentissages ou de conditionnements, qui pouvaient être, à la demande, « renforcés », « inhibés », par « récompenses » ou « punitions » appropriées ; la récompense est le plus souvent un « leurre », qui conduit l’animal à produire un comportement sans rapport réel avec elle, on dit que l’on « leurre » l’animal. Bien entendu, nous sommes en univers anglo-saxon, et les récompenses sont réputées beaucoup plus efficaces que les punitions dont la sagesse est de se passer complètement, le processus « éducatif » devenant exclusivement « positif » (et nous voici plongés dans l’univers fortement féminisé de « l’éducation positive »). Ces psychologues se sont baptisés eux-mêmes « behavioristes », ou « comportementalistes » en français.

Des éthologistes, en général allemands, démontrèrent plus tard que l’essentiel des théories behavioristes étaient des fictions, et le caractère scientifique de cette démonstration fut clairement établi par le prix Nobel décerné le 10 décembre 1973 à Karl von Frisch, Konrad Lorenz et Niko Tinbergen, trois têtes de file de ce nouveau courant de pensée.

Il n’empêche : l’essentiel des traités d’éducation (canine) continue d’être encombré d’idées behavioristes, et c’est la bouche usée de prétention que les spécialistes continuent de nous parler de la « loi de l’effet de Thorndike » (origine de la « théorie » des renforcements), ou de « façonnage », ou « façonnement », probable traduction du shaping anglais, inventé par un sinistre individu, dénommé Skinner, rendu célèbre par ses boîtes (boîtes ou cages de Skinner) à l’intérieur desquels il fit subir toutes sortes de mauvais traitements à toutes sortes d’animaux.

S’ils démontrèrent que nombre de comportements étaient innés et non acquis, ou encore la conclusion de dispositions innées à certains apprentissages, les éthologistes poussèrent ces concepts à l’extrême, affichant qu’un répertoire comportemental (éthogramme) était aussi caractéristique d’une espèce qu’une description morphologique, faisant des comportements individuels des comportements strictement programmés, et des individus animaux, des sortes de robots. Paradoxalement, les sociobiologistes, aggravèrent encore ce point de vue : reconnaissant dans le règne animal l’existence de comportements altruistes, mais expliquant ceux-ci comme le produit mécanique de la sélection naturelle : le gène altruiste conduit certes au sacrifice son porteur qui l’exprime, mais pour le plus grand profit des autres membres de la famille, qui, à leur tour porteurs du même gène, ont l’avantage de ne pas l’exprimer : le gène prolifère donc, et l’altruiste n’est qu’un robot comme les autres.

La croyance toujours actuelle de comportements liés à des races, celle de pouvoir modifier par la seule sélection les comportements indésirables, ou encore des affirmations telles que : « il n’est pas de mauvais chiens, mais seulement de mauvais maîtres », ont en commun de nier l’existence de consciences animales libres et douées de personnalités autonomes. Il en est de même de l’utopie selon laquelle un comportementaliste sorcier pourrait modifier des comportements jugés indésirables par la seule transformation de telles conditions environnementales.

Pourtant, l’on sait aujourd’hui que les animaux sont uniformément doués d’une conscience propre, leur donnant la capacité d’intentions, de décisions et de choix individuels, et que cela vaut tout autant pour des espèces équipées de structures cérébrales très réduites, voire même inexistantes. Il ne s’agit pas là d’affirmations gratuites, ou d’anthropomorphisme béat, mais de faits prouvés, dans le cadre d’une rigueur scientifique avérée (Jeanne Goodall, Frans de Waal, Marc Hauser, Marc Bekoff, Yves Christen, et tant d’autres…)

Et tout au contraire, des opinions tout aussi largement répandues telles que « le chien est programmé pour vivre au sein d’une meute très strictement hiérarchisée », « le chien est naturellement soumis à son dominant », ou encore « les chiens se partagent entre individus dominants et dominés », ne reposant sur aucune réalité scientifique prouvée, et contredites par toutes les observations que chacun peut faire à tout moment, sont le plus vraisemblablement, et de manière particulièrement comique, précisément le fruit… d’une certaine forme d’anthropomorphisme aveugle !

Or ce chemin que nous venons de parcourir en quelques lignes, m’a pris personnellement de très longues années, le temps qu’il ma fallu pour faire des loups de Chants libres les acteurs à part entière de leur propre destinée.

Mèmes humains

Mais tandis que nos loups, définitivement à rebrousse poil des concepts à la mode (mais dans la tradition cependant d’auteurs comme Jack London ou James Olivier Curwood, lesquels se révèlent à l’analyse des observateurs animaliers d’une sidérante perspicacité, qui méritaient sans doute beaucoup plus que la condescendance ironique que les « spécialistes » leur accordent en général) gagnent ainsi le statut de personnes, que font leurs compagnons humains, aux prises avec une révolution de leur environnement culturel ? Hier, ils couraient sans hiérarchie l’environnement hostile d’une nature sauvage, les voilà contraints de s’organiser pour défendre le surplus de sécurité offert par des villages sédentaires. Cette entrée dans la civilisation peut-elle se continuer sans organisation hiérarchique ?

« Les humains ne peuvent se soustraire à l’inégalité, qui est partie intégrante de l’inné et qui les divise entre meneurs et menés. » Le paravent de l’égalité démocratique a-t-il permis de se sortir de cette « malédiction » de Freud ? On sait bien qu’il n’en est  rien, et que le paravent peine à cacher que partout dans le monde des minorités héréditaires ou quasi, écrasent sans complexes des majorités que l’on persuade que cet étrange partage du pouvoir n’a d’autre fin que leur bien-être, dirigeants et dirigés nourris au lait du mème freudien.

Mème certes, mais qui, comme tant d’autres, se trouve cependant largement démenti par l’observation scientifique : on sait depuis Claude Lévi Strauss, mais surtout depuis Pierre Clastres que le pouvoir n’existait pas dans les sociétés primitives, les « chefs » n’ayant d’autre rôle que celui de porte-parole du groupe, et ne pouvant en aucun cas dicter leur conduite aux individus. Il est passionnant de remarquer d’ailleurs qu’au sein de telles sociétés, la tentation des « hommes de pouvoir » pouvait se manifester à tout instant, mais qu’elle était irrémédiablement combattue par le groupe, qui chassait ou même tuait qui se montrait porteur de telles dispositions.

Non, Monsieur Freud, le monde ne se partage pas entre dirigeants et dirigés, dominants et dominés, parce que cela aurait une origine génétique ou biologique, mais seulement parce que les uns ont dérobé une part de la liberté des autres, et que ces derniers se sont laissés persuader que cela valait mieux pour tous.

À ce sujet, Pierre Clastres pose une intéressante question de chronologie : la société primitive refuse le pouvoir, c’est-à-dire le tribut (car il n’y a pas de domination sans tribut, le tribut est la matérialisation de la domination d’un individu sur un groupe, ou d’une groupe sur un autre). En ce sens, est-on certain que les sociétés que nous appelons primitives le soient en effet ? Dit autrement, sont-elles « primitives », ou sont-elles le fait d’individus qui ont préféré au tribut un mode de vie dont l’inconfort nous donne l’illusion qu’il serait primitif ?

La manière dont j’ai conduit le récit de Chants libres donne à penser que je crois à l’antériorité de la société primitive, ici nomade, mais en réalité, je n’en sais rien ; en revanche le problème des hommes de Chants libres est bien celui du renoncement ou non à leur liberté.

Un autre regret est que le récit peut donner l’impression d’une nécessité de choix entre liberté et civilisation. Et c’est exactement l’un des mèmes parmi les plus solidement établis : la civilisation imposerait le sacrifice de la liberté individuelle et le partage actuel du monde en « états », aux pouvoirs systématiquement totalitaires, sans plus aucun espace réel de liberté, avec une formidable limitation de fait de la circulation libre, donne à ce mème une intense actualité. Notre société d’états a fini de rendre inconcevable le concept d’une société sans état.

Or les hommes de la tribu décrite dans Chants libres n’ont pas à résoudre la seule équation de leur liberté individuelle, ils ont à répondre à l’agression d’une tribu plus puissante (et que d’aucuns jugeront plus « évoluée ») que la leur. À cette agression, les « hommes de pouvoir » du groupe hésitent entre deux réponses : la résistance armée ou la soumission. Mais presque seul, un homme jeune, singulièrement déterminé, et parfaitement étranger à toute idée de pouvoir, reproche à cette alternative de ne pas prendre en compte la réalité morbide de l’ennemi, dont la puissance assise sur violence et agression, porte en elle les germes de sa propre destruction. Alors, pourquoi combattre un agresseur irrémédiablement condamné, pourquoi ne pas attendre plus ou moins patiemment que le destin s’accomplisse, se satisfaisant d’accompagner ce destin, quand l’occasion s’en présente ?

Bien entendu, la question se pose du conseil que nous donnerait aujourd’hui cet homme : Soljenitsine l’a magistralement démontré, tout pouvoir assis sur la violence doit se résoudre à vivre (et à mourir) par le mensonge. Mais comment concevoir un pouvoir d’état sans violence ? Selon cette conception, le pouvoir des états qui paraît à ce jour sans partage, n’a peut-être pas d’autre destin que celui d’une vaste implosion collective, redonnant à l’individu sa juste place anormalement dérobée, et c’est peut-être à l’aube de cela que nous assistons aujourd’hui.

New York, 18 juillet 2011

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