Assis devant sa hutte, Cheng raconte. Accroupis autour de lui, les enfants l’écoutent avec passion. C’est que Cheng est un fameux conteur. À vrai dire, les histoires de Cheng ne sont pas réellement nouvelles pour les enfants, et c’est même peut-être cela qui leur plaît. D’ailleurs, Cheng ne commence jamais de raconter qu’on ne l’en ait d’abord prié, presque supplié :
« Vieux Cheng, raconte-nous l’histoire de… »
Les enfants savent l’histoire, et les émotions qu’elle traversera, et l’attente de ces émotions compte sans doute plus dans leur impatience que l’histoire elle-même !
« Vieux Cheng, raconte-nous l’histoire des hommes loups !
– Tout le monde connaît les hommes loups, que voulez-vous que je vous raconte à leur sujet !
– Mais pourquoi sont-ils des hommes loups ? Qui l’a décidé ?
– La Déesse, bien sûr, la Déesse des loups ! C’est elle qui choisit les hommes loups, qui voudriez-vous que cela soit ? C’est à cause du Grand Pacte ! Tant que les Donzes seront sages, ils respecteront le Grand Pacte, et la Déesse les protégera, leur prêtant les plus sages des loups, les loups choisis.
– Le Grand Pacte, Vieux Cheng, raconte-nous le Grand Pacte !
– Cela remonte à des temps très anciens, longtemps avant que les Donzes ne s’installent dans des villages. En ce temps-là, les Donzes étaient faibles et fragiles, et ils couraient presque nus sur la surface de la terre. Comme ils n’avaient pas d’armes, ni même de feu, ils ne chassaient pas, mais vivaient des restes des chasses des grands fauves de la plaine. Même pour ces restes, il leur fallait se battre, contre tous les autres petits mangeurs de viande. Parmi ceux-ci, les plus féroces étaient les loups ! Autour des charognes abandonnées, hommes et loups d’alors se livraient aux luttes les plus sanglantes : les deux espèces, si elles se connaissaient bien, ne s’aimaient guère, et pire, se vouaient une haine effroyable.
– Il n’y avait pas de loups choisis, Vieux Cheng ?
– Bien sûr qu’il n’y en avait pas, il ne pouvait pas y en avoir. Les loups ne sont soumis que parce qu’ils croient que nous chassons pour eux, et des hommes qui ne chassent pas n’ont pas de loups ! Mais les Donzes ont appris le feu et les armes de chasse : ils ont pu chasser seuls. Toute la vie des Donzes s’en est trouvée transformée. Ont pu commencer les grands festins de bonne viande rouge, les fêtes de viandes rôties ! Les Donzes sont devenus plus grands, plus forts, ils ont appris à courir plus vite, de plus en plus vite, ils sont devenus les rois de la plaine.
Comme ils suivaient les grands fauves au temps jadis, certains loups se sont mis à suivre les Donzes, attendant de dévorer leurs restes. À certains de ces loups, la Déesse a appris comment chasser en groupe, mais des loups moins puissants ont continué de suivre nos tribus. C’était avant le Grand Pacte, et ces loups n’étaient pas choisis : un terrible danger pour nos ancêtres, dont ils rendaient la vie infernale, les obligeant à veiller sans cesse. C’est que ces loups ne se contentaient pas de restes : les femmes isolées ou trop lentes, un enfant qui s’écartait, nos vieillards, nos malades, nos blessés, tout était bon pour ces féroces affamés ! Ces loups prédateurs, nos ancêtres pouvaient bien leur livrer une guerre féroce, essayant d’en tuer le plus grand nombre : efforts vains ! Pour un qu’on attrapait, il semblait qu’il en revenait dix ! Guerre épuisante pour les loups, épuisante pour les hommes ! Pourtant les loups et les hommes sont cousins, sinon frères : ils chassent les mêmes gibiers, parcourent les mêmes territoires, et leurs méthodes de chasse ont beaucoup en commun. Voilà pourquoi la Déesse des Loups s’émut de cette guerre entre ses enfants, et décida du Grand Pacte.
– Mais qu’est-ce que le Grand Pacte ?
– Un secret ! Le secret des hommes loups ! Il est porté par eux, et par eux seuls. Qu’un autre humain en ait la moindre connaissance, qu’il ait même seulement cherché à percer le secret, voilà qui fait entrer la Déesse en fureur, à partir de cet instant, le destin de l’indiscret se compte en heures plutôt qu’en jours ! Tout ce que vous avez à connaître, c’est que la déesse a partagé tous les gibiers, faisant préférer aux loups ce qui répugne aux hommes : panses et tripes. Les hommes loups sont chargés du Pacte. Ils choisissent les loups qui rôderont autour des tribus, leur garantissant leurs morceaux préférés. Les loups choisis par l’homme loup deviennent ses amis, et s’ils restent méfiants vis-à-vis des autres membres de la tribu, ils cessent d’en être les ennemis. Mieux, les loups choisis sont bientôt jaloux de la position qui leur est faite, et chassent avec férocité tous les autres loups qui tenteraient de s’approcher des campements ou des chasseurs. Quand ils ne sont pas les plus forts, ils font un vacarme suffisant pour prévenir les Donzes, devenus leurs alliés, d’avoir à se méfier.
– Est-ce que toutes les tribus humaines ont des hommes loups ?
– Non. Et tous les hommes loups ne se valent pas. Depuis longtemps, les Donzes se transmettent leurs secrets, et nos hommes loups sont les meilleurs. Un homme loup sait choisir ses loups, il veille à ce que ceux-ci ne soient ni trop, ni trop peu nombreux. Il soigne ceux qui se blessent, achève ceux qui ne pourront pas guérir, leur évitant des souffrances inutiles. Il choisit les loups qui seront les meilleurs alliés à la chasse, qui veilleront avec le plus de patience autour des camps ou des villages. Il choisit aussi ceux qui se montreront les plus fiables, les moins dangereux pour les enfants égarés… Mais certaines tribus ont des hommes loups beaucoup moins savants : ils ne parviennent pas à connaître réellement les animaux qui les entourent, ils ne gagnent pas assez leur amitié et leur confiance, et les accidents sont alors nombreux.
– Mais comment fait-on, Vieux Cheng, pour devenir homme loup ?
– On écoute avec soin, on applique les conseils des anciens, et on prie très fort la Déesse pour qu’elle veuille bien vous choisir… Mais la Déesse ne choisit guère plus d’un homme loup par village, et à ce jour, Deng est le meilleur que les Donzes aient jamais eu, meilleur même que son père, qui était lui-même, pourtant, un homme loup extraordinaire : c’est aussi pour cela que notre meute est la meilleure qu’aucune tribu humaine ait jamais possédée. Nam et ses frères sont partis cette nuit à la chasse avec elle, et nous devons tous prier pour que la Déesse nous les ramène tous, sains et saufs, avec profusion de viande ! »

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