Le soleil est au zénith. Au village, Cheng est fatigué. Les enfants, agglutinés autour de lui, suspendus à ses lèvres, le fatiguent. Il sent bien que ses forces déclinent, et que l’heure n’est plus très lointaine où il sera temps pour lui de marcher vers la Roche des sacrifices, y rejoindre les ancêtres. N’est-il pas déjà presque un ancêtre, est-il encore vraiment à sa place parmi les vivants ?
Mais qui enseignera l’histoire des Donzes aux enfants, quand il ne sera plus là ? Aussi longtemps qu’il lui restera des forces, il doit transmettre le savoir donze aux enfants : leurs parents, éreintés par les travaux quotidiens, n’en ont bien sûr pas le temps. Un vieillard trop épuisé pour suivre les chasses ou prendre part aux travaux des champs ou de cueillette n’est considéré par personne comme bouche inutile, tant qu’il se charge de l’éducation et de l’apprentissage des enfants.
Cheng est las, mais il reste déterminé. Comme il savait maîtriser sa fatigue, du temps qu’il était chasseur coureur, et forceur parmi les chasseurs coureurs, il sait avec la même détermination maîtriser sa fatigue à conter aux enfants les légendes des Donzes. L’un d’entre eux l’interpelle :
« Nam et ses frères sont partis chasser avec les loups choisis. Mais, vieux Cheng, pourquoi nous, les humains, courons si mal sur de courtes distances, alors que nous épuisons tous les autres animaux quand les distances deviennent plus longues ?
– C’est une preuve de plus, s’il en était besoin, de la sagesse et de l’intelligence du Grand Ordonnateur : à quoi pourrait-il bien servir, par exemple, à quelque grand carnivore que ce soit, de pouvoir courir très longtemps ? Ses proies, il les pourchasse. Mais qu’un gibier vienne à tourner le coin d’un rocher, et sorte de ce qu’il voit ou de ce qu’il sent, cette proie n’existe plus pour lui ! Il n’est même pas besoin qu’elle sorte du champ de sa vue ou de son odorat, il suffit qu’elle sorte de son espace immédiat de chasse ! La proie qui n’existe pas, il renonce à la poursuivre, il n’imagine même pas qu’il pourrait la créer à nouveau, par exemple en allant la chercher derrière son rocher. Il attendra plutôt qu’une autre proie, ou celle-là, vienne à nouveau exister, en venant se mettre, d’elle-même, à sa portée. L’homme a la capacité d’imaginer une situation qui n’existe pas. La proie qui perd son existence, l’homme l’imagine, il sait qu’il peut la créer en allant la chercher, et pour cela, il est capable d’inventer tout le chemin qu’il lui sera nécessaire de parcourir. Le carnivore qui perd sa proie ne la retrouve pas, voilà pourquoi il doit courir plus vite qu’elle. Mais pour l’homme, qui peut inventer ce qu’il ne voit plus, l’important n’est pas de pouvoir courir plus vite, mais plus longtemps !
– Mais comment l’homme peut-il courir plus longtemps que les autres animaux ? demande un autre enfant.
– À cause de ça ! » Et Cheng d’enfoncer un doigt ferme sur le ventre nu de son petit questionneur. Grand rire des enfants.
« Que manque-t-il sur son ventre ? » reprend Cheng.
« Des poils ! » répondent les enfants, qui connaissent l’histoire par cœur, ce qui n’enlève rien, bien au contraire, à leur plaisir de l’écouter une fois de plus.
– Oui, des poils : nous les humains, n’avons pas de poils. Cela nous oblige à souffrir ou à nous couvrir de vêtements quand il fait froid, mais c’est, pour nous, un fameux avantage quand il fait chaud. Un animal qui court trop longtemps dans la chaleur peut mourir de cette chaleur. Nous aussi, mais plus tard, car notre excès de chaleur interne peut s’enfuir par notre peau nue. Mais ce n’est pas tout ! Tout muscle qui produit un effort, produit aussi le poison de cet effort. Seul le Grand Souffle permet de combattre ce poison. Nous autres, les êtres vivants, nous prenons notre part du Grand Souffle quand nous respirons. Tant que nous respirons autant ou un peu plus que nous ne produisons de poison, nous détruisons le poison en même temps que nous le produisons. Mais il arrive que nous ne puissions plus respirer en quantité suffisante : c’est ce qui se passe quand nous, hommes ou bêtes, courons rapidement. Alors le poison se répand en nous, il paralyse peu à peu nos muscles, gagne le cœur. Il faut s’arrêter et attendre que les douleurs passent. Si nous passons outre, il arrive un moment où la situation est irréversible, on ne peut plus guérir. Filtres et boissons magiques ne peuvent plus rien. Mais de tous les animaux, l’homme est celui qui peut prendre le plus du Grand Souffle. C’est-à-dire qu’il est celui qui peut courir le plus vite, en respirant assez pour éliminer tout le poison qui se crée en lui. Cette vitesse de l’équilibre est plus grande chez l’homme que chez l’animal, mais plus grande aussi chez l’homme entraîné que chez l’homme qui ne l’est pas, plus grande chez certains hommes que chez d’autres… Les chasseurs coureurs des Donzes parviennent à de très grandes vitesses d’équilibre, et parmi ceux-ci, les meilleurs sont choisis pour être “forceurs”.
– Pourquoi les chasseurs perdent-ils de l’eau quand ils courent ?
– Encore une autre façon d’éliminer le surplus de chaleur. Mais l’homme n’est pas le seul animal à produire de l’eau pendant l’effort. Beaucoup d’animaux mangeurs d’herbe transpirent aussi. Heureusement pour les mangeurs d’herbe, aucun mangeur de viande (à l’exception de l’homme) ne transpire. Beaucoup de mangeurs de viande courent vite ou plus vite que les mangeurs d’herbe, mais ils ne peuvent courir que très peu de temps : après quelques instants, plutôt courts, leur sang les brûle, ils sont contraints de s’arrêter, pour laisser à leur chair le temps de se rafraîchir. Ils mouraient s’ils ne s’arrêtaient pas. Le mangeur d’herbe qui n’est pas rattrapé a tout le loisir de s’enfuir : perdant de l’eau, il verra son sang devenir brûlant à son tour, mais beaucoup plus tard. Ainsi, aucun carnivore ne peut courir très longtemps, à l’exception d’un seul. Lequel ?
– Le loup ! » répondent en cœur les enfants !
« Oui, le loup. Sa vitesse de pointe est faible, presque aussi faible que celle de l’homme. Mais il peut trotter longtemps, à une assez grande vitesse, comme l’homme. Cependant, le loup, comme les autres mangeurs de viande, ne produit pas d’eau. C’est sans doute pour cela que le loup est un peu moins rapide que l’homme entraîné qui prend le “tride”.
– Dis-nous ce qu’est le “tride”, vieux Cheng, dis-le-nous encore !
– Le “tride”, c’est l’allure magique, celle des meilleurs parmi les chasseurs coureurs, celle des forceurs. Lors du tride, le coureur se place à la limite extrême au-delà de laquelle la respiration ne peut plus équilibrer l’empoisonnement. Mais cela, chacun peut le faire ! Ce qui distingue ces hommes d’exception, c’est l’incroyable vitesse à laquelle ils poussent cette limite !
– Comment peuvent-ils le faire ?
– Bonne naissance et travail acharné ; un forceur doit naître rapide. Mais cela ne suffira pas. Un forceur doit aussi courir plusieurs heures chaque jour, tous les jours. Donc une vie dure, une vie rude, un caractère bien trempé. La récompense ? L’ivresse du tride ! Pendant le tride, l’homme ne court plus, il vole. Le temps change de dimension. Le temps, mais aussi l’espace. Les chasseurs coureurs ont permis aux hommes de s’échapper de l’état misérable où ils étaient, quand ils ne chassaient pas eux-mêmes. Ils leur ont donné accès à la viande nourrissante des grands animaux, et toute l’espèce s’en est trouvée renforcée. Nous les Donzes, nous avons transformé nos camps de base en camps fixes, parce que nos femmes étaient fatiguées de nos voyages incessants, et parce que nous avions trouvé les moyens d’aider la nature à maintenir la prolificité de nos plantes nourricières, en les cultivant nous-mêmes. Mais un Donze ne peut vivre longtemps heureux sans sa ration de viande fraîche, et sans nos chasseurs, nos forceurs, nos hommes loups, qui maintiennent les qualités de nos loups choisis, cette viande fraîche nous en serions privés !
– Pourquoi les forceurs ne deviennent-ils presque jamais vieux ? » demande l’un des enfants.
« C’est un métier dangereux. Les chasseurs coureurs doivent s’enfoncer très loin dans les plaines, loin, très loin de la protection des villages. S’ils excèdent leurs forces, s’ils s’épuisent, s’ils se blessent, si la terre parfois cruelle vient se à dérober, ils ne peuvent s’arrêter pour se reposer. Et pour les chasseurs des plaines, le temps du tride n’est peut-être pas le plus dangereux ; pire est celui qui commence quand le gibier est à terre : alors, tout ce que compte la plaine d’affamés, carnivores, à deux, à quatre pattes, grands, petits, seuls ou en meute, tout comme les hommes des autres tribus, tout leur devient ennemi ! Parfois, les loups choisis eux-mêmes, énervés par la chasse ou épuisés par l’effort, se retournent contre leurs alliés de tantôt. Alors, oui, ce temps-là est pour les chasseurs celui de toutes les morts !
– Mais comment as-tu fait, vieux Cheng, pour devenir vieux ?
– J’ai peut-être eu de la chance » marmonne, contrarié, Cheng. « Mais surtout, du temps de ma jeunesse, nous venions seulement de renoncer à nomadiser. Alors, seules les femmes s’occupaient de cueillir, pas un homme ne se fut abaissé à s’occuper des plantes, comme c’est le cas aujourd’hui. Non, à cette époque, les chasseurs coureurs étaient plus petits, plus légers, et peut-être plus rapides qu’ils ne le sont aujourd’hui. Un chasseur coureur ne peut s’aventurer seul dans les plaines, sauf à vouloir y mourir. Nous, nous partions chasser nombreux, à dix, à quinze, à trente : un forceur, deux ou trois coureurs pour assister le forceur, et un coureur homme loup. Tous les autres étaient des porteurs, qui suivaient, de plus loin ; car jamais les coureurs ne portaient : ils étaient trop légers, ce travail revenait aux seuls porteurs ! Tant qu’ils ont été nomades, les Donzes se déplaçaient à peu près comme les troupeaux ; les distances qui séparaient les campements des départs de chasse n’étaient jamais très longues : les animaux forcés, les coureurs protégeaient le gibier pour laisser aux porteurs, puissants, mais lents, le temps d’arriver sur le lieu du sacrifice, et c’étaient ces derniers qui avaient pour mission de conduire et défendre la dépouille jusqu’au village, puis de l’y dépecer. Mais depuis la sédentarisation, les distances vers les départs de chasse sont devenues beaucoup plus longues, et peuvent prendre jusqu’à plusieurs jours ; plus aucun porteur ne veut accompagner les coureurs, qui doivent désormais se débrouiller seuls ; c’est pourquoi les coureurs sont devenus plus grands, certains sont puissants, comme Heung ou Horsus ; mais peut-être, je vous l’ai déjà dit, un peu moins rapides. Et les distances ne cessent de s’allonger : tout se passe comme si les troupeaux prenaient peu à peu l’habitude d’écarter les villages de leurs zones habituelles de pâturage ; c’en est à ce point que beaucoup de chasses, de plus en plus de chasses, rentrent bredouilles, épuisées par l’effort, sans avoir démérité en quoi que ce soit, et doivent en outre subir les moqueries à peine cachées des habitants, désormais guidés par les porteurs. Aujourd’hui, les hommes capables de soutenir l’effort du tride deviennent rares ; Deng et ses frères ne sont partis qu’à quatre, le soleil avance dans le ciel, et nous n’avons pas de nouvelles d’eux ! Le sang de Cheng, comme celui de leurs quatre femmes, commence à les brûler du feu de l’angoisse ! Les heures ne sont plus très longues qui nous séparent de l’instant où il sera certain que nous ne les reverrons pas tous les quatre vivants… »
Cheng entre alors en une profonde méditation, que les enfants respectent pieusement. Eux aussi, peu à peu, l’angoisse les étreint…