Soudain, Nam est éveillé, complètement. Pourtant il fait nuit, et tout paraît calme. Sa femme, près de lui, dort, paisiblement semble-t-il, ainsi que les trois enfants à côté d’elle : leurs trois corps enchevêtrés se défendent sans doute ainsi contre le froid, assez vif. Le feu n’est pas mort, mais la braise presque éteinte ne dégage plus guère de chaleur. Souple et silencieux, Nam se lève. Sans bruit, il ravive le feu, pose sa couverture par-dessus celle de sa femme, remet en place celles des enfants. Puis, rapidement, il s’équipe, le poignard dans la ceinture, placé sur le côté, pour ne pas gêner la course, la petite massue, la lance de chasse, les sandales de course, un dernier regard sur la femme, les enfants, le feu, il quitte la hutte.
Dans l’ombre, il devine ses frères, Heung, Horsus et Deng, le cadet, déjà prêts, qui l’attendent, leurs armes à la main. Sans attendre, ils se mettent en route.
Ces hommes, des Donzes, sont restés des chasseurs coureurs, peut-être parmi les derniers. Il n’y a pas si longtemps, tous les Donzes étaient chasseurs coureurs, mais en abandonnant la vie nomade, comme le voulaient les femmes, nombre d’entre eux abandonnaient aussi, les uns après les autres, la dure vie de la course, lui préférant celle moins cruelle, du travail de la terre.
Mais pour généreuse qu’elle soit, la terre ne livre pas de viande, la viande dont les nomades d’hier ne savent durablement se passer, sans tomber dans une sorte de profonde tristesse, dont rien ne semble pouvoir les sortir ! De la viande fraîche, voilà ce que Nam et ses frères vont chercher !
Chacun son rôle. Heung et Horsus ont repéré, la veille, les traces d’un grand cerf, à moins de vingt minutes de course du village. Deng, l’homme loup, conduit les loups choisis. Tous entourent et protègent Nam, qui, le plus rapide des quatre (le plus rapide des Donzes, comme son père l’avait été avant lui, et, dit-on, le père de son père, et le père du père de son père…), aura plus tard la tâche de forcer le gibier.
Deng conduit les loups choisis. Nam s’inquiète : il ne voit aucun loup. Deng devine l’inquiétude de son frère – Deng devine presque toujours tout – et sourit dans la nuit – Deng sourit souvent, d’une manière un peu exaspérante, mais c’est Deng, le meilleur homme loup que les Donzes aient jamais eu, Deng, ce gamin, avec une expérience, une sagesse de vieil homme…
Deng ne s’est pas trompé : aussitôt passées les dernières huttes du village, Nam les devine, glissant dans les ténèbres, ombres parmi les ombres, les loups choisis, qui se rangent aux côtés des hommes. Hommes et loups vont ainsi côte à côte, et nul ne peut les voir, ni les entendre, ni les suivre longtemps, car leur course, qui n’a pourtant rien pris encore de l’essor de la grande course, a déjà de quoi décourager de les suivre la plupart des autres animaux d’alentour.
La nuit est profonde. Mais l’œil exercé des hommes et des loups devine le sol, juste devant eux, qui semble réfléchir la clarté des étoiles dans le ciel, juste assez en tout cas pour que pattes et pieds choisissent avec sûreté où se poser légèrement, pour aussitôt rebondir, sans plus de bruit que ne le font les ombres.
Soudain, Heung s’arrête : il fait signe à Deng ! La trace est là, fraîche encore. Doucement, Deng appelle l’un de ses loups choisis – son préféré. Ce dernier n’est ni le plus beau, ni le plus fort, mais, plus grande intelligence ou meilleur flair, il est celui de tous qui prend le mieux la piste, et la suit le plus longtemps. Après avoir tourné un peu, comme s’il prenait ses marques, le loup choisi s’élance dans la nuit, aussitôt suivi de ses frères, puis des quatre hommes.
Nam trottine aux côtés de Deng. Soudain, celui-ci ralentit, il écoute. Puis repart, enthousiaste !
« Il est levé, » dit-il, « il court devant nous ! »
Deng parle du cerf, bien sûr. Comment diable Deng se débrouille-t-il pour savoir ce genre de choses ! Nam doit se résoudre à se laisser conduire, il n’a rien entendu.
Mais chez tous, maintenant, hommes et loups choisis, la tension est nettement montée : tous le sentent, tous le savent, la chasse est commencée !
S’il n’a rien entendu, Nam sait bien ce qui se passe. Le cerf a flairé qu’on était sur ses traces ! Il s’est dressé d’un bond. Il devine la meute à ses trousses, mais la sent bien trop lente pour vraiment l’inquiéter ! Fièrement, il prend sa course, et en très peu d’instants, met entre ses poursuivants et lui une distance suffisante pour ne même plus les entendre. Attentif encore, certes, mais paisible, il se met à brouter.
Pas très longtemps. Bien que tous soient silencieux, hommes et loups, le cerf flaire qu’on est à nouveau sur sa trace. Contrarié, plus que réellement inquiet, il reprend sa course, mais cette fois beaucoup plus rapide, plus longue, une course presque à s’essouffler, une course à décourager définitivement tous les prédateurs de la plaine, même les plus puissants.