À présent, Loup noir connaît un moment de répit. Certes, il hait tout de l’endroit où son frère et lui sont retenus, et par-dessus tout l’odeur de tous ces deux pieds qui se déplacent, parlent, crient, bougent, sans retenue ni mesure, comme aucun animal sauvage ne le ferait jamais. Mais il est heureux d’avoir pu dérober la nourriture, sans être vu, et cette viande au goût étrange, il le sent bien, fait revenir force et vie dans tout son organisme éprouvé. De plus, beaucoup de deux pieds sont partis, ceux qui restent dorment et ne s’occupent pas de lui.
Après avoir mangé, Loup noir entreprend de faire le tour de cette étrange tanière ; désolant, absolument rien d’intéressant pour un jeune animal en quête de découverte du monde, et surtout, aucune issue possible… Loup noir songe à la tanière de Louve grise. Certes, la louve leur interdisait toute sortie sans elle, et les louveteaux étaient sévèrement punis s’ils faisaient mine d’essayer. Il n’empêche, si l’on n’osait en profiter, ces fenêtres sur le monde existaient bel et bon, et c’était tellement excitant… À l’évocation de ces souvenirs, une formidable nostalgie envahit l’âme du louveteau, un profond sentiment de désespoir. Il s’assied, lève la tête, une envie d’émettre un long hurlement le prend, mais il se contente d’un sourd grondement réprimé en entrée de gorge : les deux pieds sont trop proches, il ne faut surtout pas attirer leur attention !
La fatigue et l’ennui se conjuguent pour donner au louveteau un brutal besoin de sommeil ; il vient flairer son frère qui dort, lui, profondément, étalé sur le flanc. C’est tout ce qui reste à Loup noir de son univers perdu ; comme un prisonnier s’accroche à une fenêtre qui lui donne un peu d’air pur, Loup noir, après plusieurs tours sur lui-même, se roule en boule contre le dormeur, et s’endort à son tour…
Réveil brutal ! Loup noir a l’impression de n’avoir dormi que quelques instants, les mâles deux pieds sont revenus, insolents et bruyants, comme à leur habitude. Loup noir n’a pas le temps d’accoutumer ses yeux à la lumière du jour, qu’on a jeté ses deux sœurs à côté d’eux. Son frère est ravi et aussitôt fait fête aux arrivantes, mais les petites louves sont absolument épuisées, déjà presque à demi-inconscientes. On jette de la nourriture dans le parc, mais les petites n’ont plus assez de forces pour manger. Une femelle deux pieds glisse un doigt imprégné de viande mâchée dans les bouches, les louves sont même trop fatiguées pour se défendre ou pour mordre ; malgré elles, comme par réflexe, elles finissent par lécher le doigt dans leur gueule, puis par déglutir. La nourriture ainsi prise leur redonne un début de forces. Ce retour à la vie, à la conscience, est aussi pour elles un redoutable moment de douleur, mais la rage de vivre, héritée de générations de loups entraînés à passer au-delà de leur souffrance, est la plus forte. L’une après l’autre, à présent, les louves lèchent les doigts tendus vers elles. Rassuré, Loup noir contemple la scène : ses sœurs vont survivre.
Laissant à son frère le soin de faire fête à ses sœurs, les léchant copieusement comme l’eût fait leur mère, Loup noir, à l’écart, observe le manège des deux pieds. Ce qui le sidère le plus, ce sont les sons incessants émis par la bouche des deux pieds. Les petits loups aussi sont capables d’émettre des sons, mais très tôt, leurs parents leur imposent le silence, il ne faut pas attirer l’attention des prédateurs, et les enfants des loups apprennent dès leur plus jeune âge à jouer, à s’ébattre, à se bagarrer, parfois, mais sans jamais émettre le moindre bruit. Au contraire, les deux pieds produisent, pour tout ce qu’ils font, et même quand ils ne font rien, les cris les plus variés, de manière quasi ininterrompue. Ce comportement parfaitement aberrant conforte encore le jeune animal dans ses sentiments d’hostilité, mais il s’y ajoute désormais, en outre, une forte nuance de mépris. Dans la nature, seuls les singes en bande ou encore certains oiseaux émettent autant de criailleries, mais les uns et les autres restent juchés aux cimes des arbres, bien en dehors du monde des animaux sérieux.
Un deux pieds que Loup noir surveille avec attention – celui qui est venu les arracher à leur tanière – ne jacasse qu’à peine, comme à l’économie, mais le louveteau l’a bien appris à ses dépens, il n’en est que plus dangereux. Toutefois, le deux pieds vaque à ses occupations et ne regarde même jamais de leur côté ; d’ailleurs, tous les deux pieds semblent avoir oublié les quatre louveteaux qui, fatigués de tant de bruits et de tant d’émotions, s’endorment plus ou moins, serrés les uns contre les autres…
Un animal sauvage ne devrait jamais s’endormir, ni même laisser retomber son attention, et tout particulièrement quand il est placé dans un milieu féroce et hostile. Furieux, Loup noir comprend que son ennemi juré vient de l’empoigner une fois encore par la nuque ! Ainsi pendu au-dessus du sol, le louveteau est à nouveau livré à son impuissance, et l’instant d’après, hop, le voilà jeté au fond du trou noir, où l’on étouffe si l’on s’agite, et où l’on est à ce point serré qu’on ne peut de toute façon pas s’agiter. Mais l’expérience a déjà enseigné à l’animal comment subir cette situation incongrue avec la résignation qu’impose l’impuissance…
C’est une loi presque générale du monde animal : l’individu le plus farouche, au caractère le plus indomptable, se résigne passivement quand il éprouve que la lutte est devenue inutile, la mort même fût-elle à l’issue du rendez-vous. Seule l’espèce humaine n’a pas cette sagesse : on y voit souvent des individus à l’évidence perdus continuer de gesticuler, ridicules et impuissants.
La danse de la prison noire s’interrompt soudain. Loup noir comprend que son ravisseur est en train de parler avec un autre deux pieds, puis la course reprend, brève cette fois. À nouveau, le ravisseur émet des sons, comme s’il appelait ou même implorait quelqu’un ou quelque chose. Plusieurs fois de suite, l’odieux personnage recommence son drôle de hurlement. Partagé entre la terreur et la haine, Loup noir écoute et reste figé, immobile au fond de son trou.
Soudain on répond. Nous l’avons dit, Loup noir déteste tout de l’espèce deux pieds, mais il se produit quelque chose d’invraisemblable, que le louveteau ne comprend pas, et contre quoi son instinct même lui commande de lutter : la chanson de la voix qu’il entend résonne au plus profond de son être, une douce émotion, une forme de bonheur…
C’est une voix de femme, une voix basse et grave, rassurante comme le grondement sourd et prolongé de Louve grise revenant de la chasse, mais en plus fort, beaucoup plus fort…
L’odieux deux pieds pleurniche encore ; la voix et lui parlent l’un après l’autre ; la voix est tout proche à présent et agit sur Loup noir, comme un charme magique contre lequel il ne peut rien.
Il sent qu’on a posé sa prison sur le sol dur. Il sait désormais parfaitement ce qui l’attend : la prison va s’ouvrir et il se retrouvera projeté à la lumière, projeté au hasard sur le dos, comme un objet, comme une proie, il se prépare à la violence et à la douleur de l’anxiété qu’il sait trop bien ne pouvoir éviter.
Mais cette fois, il ne se passe rien de tel.
Doucement, la prison s’ouvre. L’air frais pénètre les poumons du louveteau, ses yeux s’habituent au jour revenu. La prison reste ouverte, il ne se passe rien de plus.
Si ! la voix, à nouveau la voix, Loup noir voudrait qu’elle ne s’arrête jamais, elle ne s’arrête pas, il a de la peine à le comprendre, à le croire, mais c’est presque une évidence, la voix ne s’adresse plus à l’odieux mâle deux pieds, dont il perçoit pourtant toujours la présence, elle ne s’adresse pas non plus à quelque autre deux pieds, elle s’adresse à lui, le louveteau, éberlué d’étonnement, intrigué, sous le charme…
Dans la gibecière, se déroule maintenant une lutte hautement improbable : cent, mille, plus encore de générations de loups sauvages, rudes à la vie, à la faim et toutes autres souffrances, et pour finir, à la mort même… et cette séduction de voix deux pieds, séduction qu’aucun des ancêtres de Loup noir n’a jamais éprouvée, de telle sorte qu’il n’y a rien, strictement rien, dans tout le répertoire de ses instincts hérités, pour lui dicter ce qu’il doit faire.
Rien ni personne n’oblige Loup noir à quitter sa prison, il mettra longtemps à s’y essayer. Mais pendant tout ce temps, la voix lui a parlé, doucement. Finalement, le louveteau risque un œil dehors. Elle est là.
À quelques pas de lui, assise, elle regarde dans sa direction, non pas lui, mais comme au-delà de lui, et elle continue de parler. Pour le reste, elle attend, immobile et patiente, presque indifférente.
Finalement, le louveteau sort. Encore un nouvel univers qu’il ne connaît pas, il est dans une sorte de clairière, une prairie. Rien, personne ne le retient, il peut aller où il veut. Mais où aller ? Le louveteau tente quelques pas vers la voix. Celle-ci se lève, le louveteau en reste saisi d’effroi, mais elle ne vient pas vers lui, au contraire elle s’éloigne, puis se rassied, plus loin. Après de longues hésitations, Loup noir se décide, il va vers elle, qui s’éloigne à nouveau ; et ainsi de suite, un certain nombre de fois. Finalement, Loup noir apprend à suivre la voix, comme il suivait sa mère quand celle-ci les emmenait découvrir le monde. La voix finit par entrer dans une hutte, assez semblable à celle dans laquelle Loup noir s’est trouvé précédemment retenu. Il hésite à entrer, mais la voix l’encourage, il entre. On pose près de lui un morceau de viande, Loup noir flaire, méfiant, puis s’empare de la viande et va se terrer dans un angle de la hutte. Il ne se passe rien ; la voix vaque à ses affaires. Les émotions ont épuisé le louveteau, il essaye de manger, luttant contre le sommeil, mange un peu, s’assoupit plus ou moins, apaisé par la seule présence de la voix.
Soudain, les poils de Loup noir se hérissent, ses crocs se découvrent, un grondement farouche monte dans sa gorge ! À l’entrée de la hutte, l’ennemi juré, le deux pieds détesté, son ravisseur !
La voix égraine alors comme une cascade de gaieté joueuse : Loup noir n’a encore jamais entendu de rire humain, mais il ne peut résister à l’apaisement que ce rire procure autour de lui, il se rassure, revient à son repas et son début de sommeil.
Le deux pieds s’approche de la voix, Loup noir gronde à nouveau, il tente de la prévenir pour qu’elle se méfie comme il convient de ce dangereux prédateur, mais la cascade joyeuse reprend, Loup noir renonce à lutter.
Il aura sa revanche, pourtant, et bien plus belle qu’il ne pouvait l’imaginer : toujours dans une grande cascade de rire, la voix vient d’empoigner le mâle deux pieds, qui roule sur le sol. Le combat commence, la voix se laisse tomber de tout son long sur le corps allongé de l’ennemi, qui pousse un cri de surprise ou de souffrance. Mais il est vaincu, dominé, écrasé, elle va l’achever, déjà, elle le mord à la gorge, au visage, à la gueule même ; le deux pieds se défend toujours plus mollement, sans doute asphyxié par la morsure insupportable, il émet une sorte de geignement d’agonie ; en un sursaut désespéré, il essaye d’enserrer de ses bras son adversaire qui le saigne ; puis ce sont les jambes qui veulent s’agiter, essayant de se dégager… Aussitôt la voix, redoutable combattante, s’accroupissant, remonte ses deux cuisses de chaque côté du corps immobilisé, incapable de se débattre ; le vaincu, sans doute, entre en agonie, et ce sont de longs et lents spasmes qui lui parcourent tout le corps, tantôt du haut vers le bas et tantôt dans l’autre sens, tandis que la voix, savourant à l’évidence sa victoire absolue, accompagne en souplesse, mais avec toute la fermeté nécessaire, les convulsions désespérées de ses propres ondulations. C’est la mort du vaincu que la voix accompagne, longuement, doucement, avec ce qu’il y faut de patience éternelle et de férocité sauvage, comme Loup noir l’a vu faire plusieurs fois par sa mère, à des proies par elle capturées, mais ramenées encore vivantes à la tanière. À présent, c’est certain, le deux pieds a cessé de vivre, et Loup noir, toute haine assouvie, se sent ô combien proche de la voix, à laquelle il commence de vouer une sorte d’adoration, la voix, qui saoule de sa victoire, roule sur le côté, le long même de sa victime, poussant une sorte de long soupir apaisé ; tout est dans l’ordre des choses, et le louveteau, épuisé de tant d’émotions, sombre sans transition dans un épais sommeil, fait de souvenirs et de rêves échevelés…

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