Ils sont maintenant allongés l’un à côté de l’autre, à même le sol de la hutte. Tout proche, le louveteau dort, paisible. Une sorte de halo plus clair vers l’est l’indique avec certitude, le jour va bientôt se lever ; il faut en finir.
Un sentiment de malaise diffus étreint Deng. Tant de semaines, de mois, d’efforts l’ont mené où il avait décidé d’aller ; exactement ici, sur le sol de cette hutte. Et pourtant, il ressent comme un décalage.
Il aurait dû y prendre garde plus tôt ; en fait dès sa rencontre, la veille, avec Assuros. Le géant était assis devant sa hutte, occupé à réparer quelque outil.
« Bonjour, Assuros, je cherche la Sauvagette.
Bonjour, jeune homme. »
L’autre continue son travail, sans même lever les yeux, comme s’il n’avait pas entendu la seconde partie de la phrase de Deng. Mais il en faut plus pour démonter Deng, le déterminé.
« Ça ne fait rien que tu ne saches pas où elle est, je la trouverai seul ! », reprend-il, sans aménité, et il remet sa gibecière sur son dos ; mais au moment de se remettre en route :
« Bien sûr que je sais où elle se trouve. » Le géant prend son temps, toujours continuant son travail, toujours sans lever les yeux. « Mais j’admire que tu oses me le demander, à moi. » Puis après un temps : « Je ne crois pas qu’un seul autre Donze aurait l’insolence de venir me le demander comme cela. Tu n’as pas peur que je veuille t’assommer ? »
À son tour, Deng prend le temps de répondre, puis :
« Franchement, non ! »
Assuros lève enfin les yeux vers lui.
« En réalité, je pense surtout que tu ne te donnerais pas la peine de me rattraper à la course, reprend Deng, avec malice.
– Tu ne manques pas de cran, et ça me plaît bien. Des quatre fils de ton père, c’est bien toi qui lui ressembles le plus !
– Tous mes frères sont courageux !
– C’est vrai, mais ils n’ont pas ton aplomb. Enfin, peu importe. La Sauvagette est à sa hutte de culture, elle doit y passer la journée, et peut-être aussi la nuit, à ce qu’elle m’a dit, car elle trouve qu’il fait trop chaud ces jours-ci. » C’est vrai qu’on passait par une période quasi caniculaire…
Les Donzes, comme toutes les autres tribus qui viennent de se sédentariser, pour des raisons de sécurité, construisent leurs habitations aussi proches les unes des autres qu’il est possible ; il faut qu’en cas de nécessité (la nouvelle, par exemple, de déplacements ennemis dans les parages), toutes les huttes puissent être mises sous la protection d’un minimum de guetteurs, judicieusement placés. C’est dire que chaque habitation ne peut avoir à proximité sa zone dévolue de culture ; ainsi les plantations peuvent être plus ou moins éloignées des habitations. Et quand c’est le cas, la plupart du temps, les villageois construisent, tout proche de la plantation cette fois, une hutte plus légère, dans laquelle ils rangent leurs outils de travail, ou mettent leurs récoltes à l’abri des animaux. Parfois, pendant les heures les plus chaudes de la journée, ils s’y reposent, ou plus rarement, y passent la nuit, quand les travaux dans les plantations les ont retenus trop tard, ou encore, pendant certaines nuits chaudes des mois d’été, si aucune menace ne se profile. Ces huttes de culture, construites beaucoup plus sommairement que les habitations de village, avec des matériaux plus légers, moins protégées des intempéries, offrent des nuits plus fraîches.
Avec un geste en direction de la gibecière, Assuros continue :
« Tu as trouvé ce que ma Sauvagette t’a demandé, cela a dû te donner de la peine et prouve combien tu prends cette affaire au sérieux ; alors écoute-moi, petit : je ne suis pas ton père, et je n’ai même pas de parenté avec toi, mais tu es un garçon déterminé, et cela me plaît. Prends garde à toi, mon garçon, ma nièce est une perle sauvage, et ce n’est pas un cadeau, fût-ce un loup, même noir, qui permettra de l’attacher. »
Un peu confus, un peu gêné, Deng avait pris congé. La Sauvagette lui aurait-elle parlé de leur rencontre ? Il ne jugeait pas cela très vraisemblable. Assuros aurait-il, lui aussi, possédé quelques capacités de divination ? Personne au village n’y avait jamais fait la moindre allusion. Surtout, qu’avait bien voulu essayer de lui dire ce vieux fou, avec ces histoires d’attachement ? Mais tout à sa hâte de retrouver la Sauvagette, il avait aussitôt oublié leur conversation, retenant seulement que le taciturne Assuros jouissait d’une réputation assez peu conforme à la réalité du personnage.
« Et maintenant ? prononce Deng, à voix haute, dans la nuit.
– Maintenant quoi ? », répond, quelques instants plus tard, la voix chaude et grave de la Sauvagette. Comment peut-elle paraître ne pas comprendre ce que je lui demande, pense à part lui Deng. Mais il ne sait se sortir de l’impasse dans laquelle il comprend s’être engagé. Finalement, c’est la Sauvagette qui reprend :
« Tu m’as offert un loup, comme je te l’avais suggéré. C’est bien, en échange, je t’ai donné mon amitié, que je t’avais promise. Pourquoi devrait-il y avoir désormais quoi que ce soit de plus ? »
Bien qu’il soit toujours allongé, une sorte de vertige s’empare du jeune homme. Il a bravé l’autorité de son père, et sans doute déçu son affection ; il a goûté jusqu’à l’ivresse la douceur et la sérénité qui semblent comme nimber l’univers de la Sauvagette ; il s’est cru entré dans une sorte d’autre monde ; il découvre brutalement que l’aube qui s’annonce va renvoyer chacun à ses occupations, chacun de son côté, et cette découverte crée chez lui une onde de détresse presque insupportable, une détresse qu’en outre, il ne pourrait partager avec personne, la Sauvagette encore moins que quiconque.
« Que comptes-tu faire, Deng ? »
C’est une sorte de manie gracieuse chez elle, la Sauvagette pose des questions, dont il est impossible de deviner la portée : que compte-t-il faire dans les heures qui vont suivre ? Ou s’agit-il d’une question générale ?
« Tout le monde dit que tu vas reprendre le métier de ton père, que tu seras comme lui, homme loup, que tu es très doué pour cela, le plus doué de tes frères, que ton père t’a beaucoup appris et que tu seras encore plus savant que lui ! » Deng rit.
« Oh, mais j’ai découvert hier que tous, mon père, mes frères et moi-même, avions de bonnes leçons à recevoir de toi ! Je n’ai jamais vu réussir le premier apprivoisement d’un loup sauvage avec autant d’habileté. Comme je regrette que mon père ne t’ait pas vu faire, lui qui est fâché contre moi, car il est persuadé que tu ne pourras rien faire de ce loup !
– Ton père est fâché contre toi à cause de moi ? Je suis désolée, Deng.
– Comment as-tu appris ? Dis-le moi.
– Je ne crois pas avoir rien appris ; d’ailleurs, je ne crois rien savoir ; j’agis comme je sens que je dois agir ; ça a marché hier soir, mais cela aurait sans doute aussi bien échoué. Peut-être aussi des souvenirs de petite fille…
– Bien sûr, ton père était homme loup, et forceur, un fameux forceur, à ce qu’on dit !
– Oui, mais j’étais si petite quand il a disparu, je ne sais pas ce dont je me souviens réellement.
– Un très bon forceur, mon père le dit toujours, qui ne peut pas comprendre comment il a pu se faire avoir ; personne ne comprend ni ne sait d’ailleurs. »
À côté de lui, il sent que la jeune fille s’est raidie comme une lame de silex.
« Excuse-moi, je n’aurais pas dû te parler de cela.
– Il y en a plusieurs qui savent très bien, reprend la Sauvagette, à voix basse, presque comme un grondement. Et moi aussi, je sais.
– Dis-moi.
– Rien. Les secrets de ma famille appartiennent à ma famille, et c’est à ma famille qu’il reviendra de demander compte, le moment venu. » Puis soudain, sans transition, reprenant sa voix habituelle, avec une pointe d’enjouement : « C’est donc cela que tu me proposes, n’est-ce pas, Deng, une vie d’épouse d’homme loup ? C’est cela, n’est-ce pas, Deng ? »
Deng en reste asphyxié. De rien, voilà qu’on est passé à parler vie conjugale !
« Mais il y a une question que tu ne sembles pas t’être posée Deng, c’est celle de savoir ce dont moi j’ai envie ? Est-ce que moi, la Sauvagette, j’ai envie de devenir l’épouse d’un homme loup de la tribu des Donzes ? »
Deng ne répond rien ; il a soudain l’impression qu’ils sont tous les deux allongés sur une sorte de radeau, dérivant au hasard au milieu d’un néant ; est-ce que lui-même a réellement envie de devenir homme loup ? Ou même Donze ? S’est-il même jamais posé ce genre de questions ?
« Je crois que l’on doit agir comme il convient, les moments les uns après les autres ; le passé n’est qu’une mémoire, et l’avenir n’existe pas. Homme loup ? Aurons-nous seulement encore besoin d’hommes loups demain ? Le sol se dérobe sous les pas des Donzes, et ceux-ci veulent faire comme si rien ne se passait.
– Il faudra toujours qu’il y ait des hommes loups et des forceurs, les Donzes auront toujours besoin de viande !
– Moins, beaucoup moins qu’hier ; et beaucoup moins de viande de sang ; ils se contentent déjà de gibiers plus petits, qu’ils peuvent attendre aux coins des fourrés, sans avoir besoin d’aucune capacité particulière à la course. Une simple arme de jet, un peu habilement maniée, leur suffit ; et une arme de jet, un porteur peut s’en servir aussi bien qu’un coureur ; mieux même, car il a plus de force.
– Il n’empêche, les Donzes voudront toujours de la viande de grands animaux !
– Mais nous pourrions sans doute nous la procurer par des moyens plus sûrs que la poursuite et le forçage.
– Voilà de bien grandes idées, Deng. Pourquoi ne parles-tu pas au conseil des anciens ?
– Vraiment, tu crois que c’est au conseil des anciens que l’on m’écouterait ? »
Ensemble, ils rient de cette idée.
« Je t’ai seulement promis mon amitié, rien d’autre, Deng. Et même cette amitié, je n’aurais pas dû te la donner. Le loup n’a pas l’étoile blanche sur le devant du poitrail ! »
Mais à présent, Deng est redescendu en Deng ; il est redevenu Deng le déterminé, l’homme sans émotions. Il se dresse sur ses talons.
« Bien sûr qu’il a sa tache, répond-il avec assurance. On ne la voit pas encore, mais elle apparaîtra avant qu’il ne soit adulte.
– Alors reviens quand la tache sera visible.
– Ce sont les mauvais loups qui vont et viennent, les bons loups suivent la piste sans jamais revenir sur leurs pas. »
Calme, Deng se prépare à partir ; le rêve est achevé, et la vie n’est pas un rêve.
« Deng ! » Il y a maintenant de l’anxiété dans la voix de la Sauvagette.
« Deng, est-ce que tu reviendras ?
– Est-ce que l’étoile sera assez blanche ? »
Deng est sur le pas de la hutte, souriant, il demande avec gentillesse :
« Et pourquoi reviendrais-je pour une jeune fille dont personne ne semble connaître le vrai nom ? »
La Sauvagette s’assied, ramène ses genoux vers le haut du corps, les entoure de ses bras, y pose un menton songeur. Comme elle est harmonieuse, comme elle est belle ! songe Deng. L’aube à présent se répand sur sa peau claire et lui prête des nuances de couleurs lunaires. Une grande vague de tendresse tellement douloureuse balaye l’âme du garçon.
« Ma mère m’appelait Sauvagine, murmure, pensive, la jeune fille.
– Et ton père ? Ton père, comment t’appelait-il ? », demande Deng avec ardeur. Mais la Sauvagette est à présent loin, très loin dans ses pensées.
« Mon père ? Il y a si longtemps. Je ne me souviens pas. Le savais-tu ? Mon père est mort, Deng. Ils sont morts tous les deux. Comme étaient mortes avant eux leurs deux filles, tuées par des bêtes sauvages. Sauvagine est morte, Deng, il ne reste plus que la Sauvagette ! Deng, mes parents sont morts à cause de moi ; ma mère, parce qu’elle n’a pas supporté la mort de mon père ; et mon père, mon père, à cause des poupées, les poupées percées !
– Sauvagine n’est pas morte, Sauvagine, Sauvagine !
– Je défends à quiconque de m’appeler comme cela ! Mais où vas-tu donc, Deng ?
– Où veux-tu que j’aille ? Je vais la chercher !
– Mais qui ?
– Sauvagine !
– Elle est loin, si loin, de l’autre côté du monde !
– De l’autre côté du monde ? C’est exactement où je vais. Adieu pour toujours Sauvagette, je suis parti à la recherche de Sauvagine. »
Maintenant Deng va sortir. Mais il se tourne encore vers le louveteau, qui le regarde toujours avec la même animosité.
« Et toi, le louveteau noir, tu as intérêt à bien te comporter ! Sinon, je reviendrai, et c’est moi qui me chargerai de ton éducation ! Et franchement, je te le dis, je crains que tu ne gagnes rien au change ! »
À présent, Deng s’est fondu dans l’aube grise. Immobile, dans la hutte, deux larmes coulent sur les joues de la jeune fille. Percevant sa détresse, gentiment, le louveteau s’approche d’elle.
« Tu as compris ? Tu as intérêt à être très gentil avec moi, sinon il va revenir, et c’est lui qui t’apprendra les bonnes manières. Mais surtout, oh mon loup ! sois gentil, sois méchant, au fond que m’importe, mais débrouille-toi pour qu’il te vienne très vite une étoile blanche ! »

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