La nuit est tombée maintenant.
À l’intérieur de la hutte d’Ousios et de Rassia, les parents de Deng, ils sont tous rassemblés : Heung, Horsus, les garçons, Maia la sœur. Nam, l’aîné, a rejoint la veillée familiale accompagné de sa femme, Oséa. Tous, sauf Deng, le dernier de la famille, qui n’est pas rentré, et que tous attendent, rongés d’inquiétude.
Ousios est embarrassé. Accompagné de ses fils, il voudrait aller à la rencontre de l’adolescent, il sait parfaitement où il a envoyé le jeune chasseur, mais si ce dernier avait suivi ses instructions, il serait rentré depuis longtemps ; Deng a dû imaginer quelque détour à sa façon, et la recherche a toutes les chances d’être vaine.
Nerveuse, à bout d’anxiété, Rassia est intarissable de reproches à l’endroit de son mari : tout cela, c’est de sa faute, il a toujours fait preuve d’une insupportable faiblesse à l’égard de l’adolescent !
« Les aînés, tu les as élevés comme il fallait, durement, et nous en avons fait des personnes avisées et raisonnables. Mais à Deng, tu passais tout, tu excusais tout, il a toujours tous les droits ! »
Les frères et sœurs de Deng gardent le silence, ils savent bien que leur mère n’a pas vraiment tort, mais ils comprennent aussi leur père : a-t-on jamais pu imposer quoi que ce soit à Deng ? Et si faiblesse il y a eu dans l’éducation de leur frère, la mère n’y a-t-elle pas largement sa part ?
« Ton fils est un transgresseur, il ne respecte pas les règles ! »
Seuls ceux qui ne respectent pas les règles ont des chances d’améliorer le monde…, pense le père, mais par-devers lui, se gardant bien d’affronter sa femme. Il ne partage qu’en partie son inquiétude : Deng sait toujours, depuis toujours, parfaitement ce qu’il fait, et n’entreprend jamais rien à la légère. C’est vrai qu’il est plus petit que ses frères, et au moins en apparence, plus frêle qu’eux, mais ce n’est qu’apparence… Deng compense un défaut de force physique par une absolue détermination. Peut-il réellement arriver quelque chose à l’adolescent, qu’il n’ait décidé ? Le père sait bien que cette idée est absurde, mais pour absurde qu’elle soit en effet, elle a tout de même sa part de vérité ; mais cet avis, il sait bien qu’il vaut mieux le garder pour soi…
À ce moment, le père croise le regard d’Oséa, la femme de Nam. Comme un assez grand nombre de femmes de la tribu des Donzes, Oséa est un peu devineresse, c’est-à-dire qu’elle sait ou qu’elle sent ce que les autres ne sentent ou ne voient pas. Est-ce qu’elle voit dans mes pensées ? se demande le père, un peu gêné, un peu confus, un peu amusé, car il éprouve une profonde amitié pour sa bru. En tout cas, Ousios le lit dans ses yeux, Oséa éprouve à l’endroit de Deng la même confiance que lui-même et ne paraît pas très inquiète. Rassuré par les sentiments qu’il perçoit chez sa bru, il n’en juge pas moins avec sévérité le retard de son dernier-né.
« Écoute, Rassia, cette fois tu as raison, ce garçon en prend beaucoup trop à son aise, je te le promets, il peut compter sur une fameuse correction !
– En espérant que tes bonnes résolutions n’arrivent pas trop tard. Et maintenant cette idée qu’il s’est mise en tête de tourner autour de ce petit fauve aussi mal maté que lui… la Sauvagette ! »
Les yeux d’Oséa pétillent comme un éclat de rire muet. Est-elle réellement devineresse ? Que sont les devineresses ? Des femmes, disent certains, qui se choisissent entre elles et se transmettent certains secrets, certains pouvoirs. D’autres pensent, et c’est le cas d’Ousios, qu’il s’agit seulement de personnes plus attentives que les autres, et que cette plus grande attention leur donne la faculté d’anticiper – ce qui peut passer, aux yeux d’autrui, pour une sorte de capacité à prophétiser, à prédire l’avenir… Cependant Oséa ne dit jamais rien de l’avenir, mais « sait » souvent des faits actuels, dont il est difficile, voire impossible de comprendre comment elle peut les savoir…
Cette gamine encore … pour des raisons mal définies, la mère n’aime pas la Sauvagette. Mais, bien qu’il la connaisse assez peu, le père, lui, ne trouve rien à reprocher à cette petite fille, certes farouche, mais pourtant bien jolie, et qui s’est presque élevée toute seule. Et puis, le père de la Sauvagette était son ami, et sa mort, non vengée, garde son mystère. Bien sûr, il y a l’oncle Assuros, qui prétend élever la fillette pour lui, mais jusqu’où faut-il prendre au sérieux les assertions de ce taciturne ? Ousios connaît son fils, si ce dernier a réellement décidé d’épouser la Sauvagette, l’oncle devra faire comme tout le monde : ce que Deng veut absolument, autrui doit s’en arranger…
Bon, passons pour la Sauvagette. Mais, pour l’instant, le père en est bien sûr, son fils a besoin qu’on lui remette en tête certaines bonnes manières, et il est déterminé à le faire…
Soudain, on pousse la porte, une forme se détache de la nuit, soulagement de tous, c’est Deng qui entre, visiblement épuisé. La sueur séchée lui colle le cheveu sur le visage, et de grands cernes profonds lui donnent un regard d’outre-tombe. Deng est à bout de forces, mais comme à son ordinaire, paisible et sûr de lui :
« Je ramène deux loups mâles ! » Il montre sa gibecière. « Ils sont sauvages et affamés, il faut qu’on les nourrisse. »
Le père est indigné : « Mais Deng, comment as-tu pu faire cela, tu sais bien que je ne veux pas qu’on prenne des loups sauvages, ces malheureux n’ont pas d’avenir chez nous !
– Oui Père, mais cette fois, c’est différent, ceux-là auront un bon avenir, tu verras !
– Deng, que comptes-tu faire de ces animaux ?
– Le premier, je le dresserai ; le second, c’est pour un cadeau ! »
Pendant que l’on parle, rapidement, dans un angle de la hutte, à l’aide de quelques pierres, Heung et Horsus ont construit une sorte de petit parc, dont les louveteaux ne pourront s’échapper. On retourne la gibecière dans le parc, les louveteaux roulent sur le dos, à moitié ahuris.
« Comme ils sont mignons ! », s’exclame Maia. Mais le père, lui, est maintenant au comble de l’indignation :
« Deng, tu as pris un noir ! Un noir, c’est une provocation ! »
Pour l’instant, plus personne n’écoute le père. On cherche une écuelle pour donner aux louveteaux de l’eau et quelques restes de viande. Le plus clair se précipite sur l’eau, mais le noir s’est réfugié au fond du parc et découvre des crocs menaçants dès qu’on fait mine de l’approcher. Aucun d’eux ne mange.
« Deng, c’est le noir, n’est-ce pas, que tu prétends offrir ? Mais quelle jeune femme au village a perdu son bébé ?
– Aucune, répond Deng, ce n’est pas un cadeau de remplacement, c’est un cadeau de fiançailles.
– C’est un très joli cadeau, Deng, et je suis certaine qu’il plaira beaucoup à la jeune fille », dit Oséa. Une profonde amitié lie Oséa et Deng. Voilà qu’elle aussi se met contre moi, pense le père, de plus en plus excédé.
« Ils sont trop jeunes, ils ne savent pas encore manger seuls. » Les femmes préparent une bouillie en mâchant quelques morceaux de viande, qu’elles offrent ensuite aux animaux.
« Deng, dit le père, tu m’as désobéi, tu m’as gravement désobéi ! »
Bientôt, le louveteau gris, quoiqu’encore apeuré, lèche un peu de nourriture aux doigts des femmes.
« Celui-là se laissera facilement apprivoiser, dit la mère, nous l’appellerons Loup brave !
– Nous ne l’appellerons d’aucune manière, dit le père, que personne n’écoute, dès demain, Deng reportera ses petits à leur mère, mais pour ce soir, j’ai plus qu’une sérieuse explication à avoir avec lui !
– Le noir sera un fameux dur à cuire, affirme Horsus. C’est un vrai sauvage ; je doute même qu’il accepte de manger…
– Bien sûr qu’il va finir par manger, corrige le père, laissez de la nourriture près de lui, il ira la prendre quand il croira que nous ne le regardons pas. En attendant, Deng, tu as enfreint les règles de notre famille et celles de notre tribu ; j’ai été désigné par nos anciens pour tenir le rôle d’homme loup, et les lois qui concernent les rapports des Donzes avec les loups, c’est à moi de les dire et de les faire respecter. Les Donzes ne prennent des loups sauvages que rarement, et seulement pour tremper le sang des loups choisis, jamais pour faire des cadeaux aux filles du village, qui de toute façon ne sauront rien en faire et feront leur malheur. Deng, tu as besoin d’une correction et cette correction, je vais m’en charger ! »
Le père a saisi une sorte de baguette souple. Deng regarde son père dans les yeux : pas le moindre signe de peur, ou de remord.
« Alors pas devant eux, Père ! » On ne sait si Deng veut parler des autres membres de la famille ou des louveteaux, mais le père acquiesce et ils sortent.
Quand ils rentrent, plus tard, Deng est manifestement épuisé, tant par la course, que par la punition ; il se déplace avec peine. Le père s’en rend compte :
« J’aurais voulu que tu rapportes les louveteaux toi-même demain, Deng, mais je vois que tu ne seras pas en état de le faire. Je sais parfaitement où tu les as pris ; nous nous chargerons de les ramener demain matin, Nam et moi.
– Non, Père, cela, tu ne le feras pas. »
Tous restent sidérés, est-ce que Deng est en train de se révolter contre le père ? Mais il n’y a dans sa voix ni menace, ni supplication. Seulement le ton de quelqu’un qui constate un fait, sans commentaire et sans émotion.
« Il faut, en effet, retourner au repaire le plus tôt possible ; j’aurais voulu le faire, mais c’est vrai que maintenant, je ne le pourrais pas. Il reste deux petites louves, plus jolies l’une que l’autre, qui vont mourir de faim, si quelque prédateur ne les découvre auparavant. J’ai croisé le cadavre de leur mère en allant porter la nourriture. Je crois qu’elle s’est battue avec un ou peut-être deux lynx. J’ai ramené les deux mâles. Toute la portée en une seule fois, je ne pouvais pas… »
Deng tombe sur sa couche, à moitié endormi… « Tout de suite, Père, ce serait mieux que vous y alliez tout de suite, Nam et toi. Heung et Horsus devraient vous accompagner, ils porteraient des torches, ainsi vous feriez la route en toute sécurité… » Deng a sombré dans une sorte de sommeil brumeux…
Le père et ses fils se consultent du regard. Déjà, Heung prépare les torches. « Prenez deux gibecières, dit la mère, vous les porterez plus facilement. »
Encore une fois, les regards d’Oséa et d’Ousios se croisent, ils échangent un sourire ; ils savent bien chacun ce que l’autre pense : diable de gamin, il s’est encore débrouillé pour mettre à ses ordres toute la famille…
Quelques instants plus tard, Deng émerge d’un sommeil à moitié comateux. Le feu brûle dans l’âtre, sa mère est couchée, ainsi que Maia. Il n’y a plus personne d’autre dans la hutte. Deng est apaisé, son père et ses frères sont en course, Oséa a dû rentrer chez elle. Maintenant, il tourne son regard vers les loups. Le gris dort, roulé en boule, paisible. Mais le noir veille, l’œil aux aguets. Soudain, Deng devine plus qu’il ne voit la forme se lever, couler vers la nourriture ; d’un coup de gueule, le loup s’en est emparé, rapidement, la silhouette bat en retraite dans le coin le plus sombre du parc, et maintenant, comme le fauve qu’il sera plus tard, le voilà qui s’affaire et mange entre ses pattes… toutes les choses du monde sont en ordre, Deng retourne à son sommeil…
Pourquoi Deng n’a-t-il pas annoncé tout de suite la mort de la louve, évitant ainsi la correction ? C’est que Deng, son père et tous les autres ne se posent absolument pas ce genre de questions. Il s’agit d’êtres encore primitifs, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas pollués par les miasmes, les roueries et les mensonges de ce que nous nous obstinons à appeler civilisation. Tous savent, non, tous le sentent bien ; c’est en effet parce qu’il avait trouvé le cadavre de leur mère, que Deng a ramené les deux louveteaux. Mais, de toute façon, le loup noir, la mère morte ou vivante, Deng l’aurait ramené. Il ne trouve donc pas plus injuste la punition qu’il a reçue, que son père ne trouve injuste de la lui avoir donnée. Ces êtres mesurent le prix des actes, et ce qui fait leur différence, c’est que ce prix mesuré, ils le payent, sans murmurer. Voilà pourquoi, dans cet univers, tout reste dans l’ordre des choses.