Les hommes savent que le cerf a repris sa course. Ils ne s’en émeuvent pas : ce qu’ils attendent maintenant, c’est le jour. Mais ils l’attendent avec confiance et sérénité. Beaucoup de chasses échouent, parce que commencées trop tard, elles ne sont pas achevées quand vient la nuit, au sein de laquelle l’animal poursuivi parvient à se fondre et disparaître. Mais une chasse commencée en même temps que le jour a toutes les chances de se conclure avant lui.
Pour le moment, le travail revient aux loups choisis : ce qui leur est demandé, c’est de ne pas perdre la trace, et de ne laisser aucun repos sérieux au pourchassé. Derrière les loups, donc trottinent, comme en promenade, les quatre frères.
Mais soudain, les loups sont arrêtés. Le pisteur de Deng tourne, désemparé. Deng est furieux, son pisteur s’est laissé surprendre ! Le cerf est revenu sur sa trace, il a trompé les loups. Le jour n’est pas levé, mais déjà, il ne fait plus tout à fait nuit. Deng essaye de relancer les loups. Mais chacun des frères sait bien que de précieux instants sont en train d’être perdus.
Puis les loups reprennent la piste. La course repart. Le jour se lève peu à peu, faisant sortir de la nuit les alentours, qui ne sont plus tout à fait des ombres. Soudain, les hommes devinent le cerf… Ce dernier est assez loin devant eux, mais sa course relativement disciplinée montre aux hommes que l’animal a beaucoup perdu de sa fraîcheur : les départs imposés par les loups ont déjà produit quelque effet. Bientôt, le jour est levé. Nam tente une première course : régulièrement, il accélère, déjà, il dépasse les premiers loups. Ceux-ci veulent le suivre, presque rageusement, mais Nam est entré dans le “tride”, cette course folle à la portée de la seule race humaine ! Atteindre la stricte limite de la vitesse au-delà de laquelle les poumons s’étoufferaient et les muscles s’empoisonneraient. Et sans cesse prendre garde au faux pas, éviter la chute, qui, si loin du village, serait presque toujours mortelle.
À leur tour, les frères de Nam accélèrent : ils courent certes moins vite que lui, ils sont plus lourdement armés, mais placés dans son sillage, ils sont prêts à toute intervention qui pourrait s’avérer nécessaire. Seul Deng reste un peu en retrait, juste devant les loups, dont en aucun cas il ne veut perdre le contrôle.
C’est que les quatre frères ont déjà tant vu de chasseurs coureurs tués pendant le tride, ils ont entendu tellement d’histoires anciennes !
Presque encore des enfants, Nam et Deng avaient accompagné leur père et leur oncle à la chasse. Habituellement, leur père était forceur, mais ce jour-là, légèrement blessé à un pied, et peut-être aussi parce qu’il voulait protéger ses fils, il avait cédé ce rôle à son frère. Leur oncle courait derrière un daim au bord de l’épuisement. Lentement, mètre par mètre, l’homme rattrapait l’animal, et l’on sentait que le moment n’était plus très loin où celui-ci s’écroulerait, asphyxié. Malgré cela, leur père était furieux contre son frère : celui-ci avait pris trop d’avance, et plus grave encore, plus personne ne contrôlait la meute des loups, désormais entièrement livrée à elle-même et à la fureur sauvage que la chasse et la proximité du sang faisaient jaillir dans les veines brûlantes de chacun des animaux ! Insouciant, sûr de lui, sans doute énervé par le succès qu’il sentait proche, leur oncle courait, et eux, les adolescents, ne pouvaient s’empêcher de l’admirer ! Mais soudain, le coureur sembla comme projeté en avant. Il roulait sur lui-même, il venait de tomber. Aussitôt, leur père hurla, tenta un effort désespéré pour se rapprocher, pour retenir les loups. Il était déjà trop tard. Les loups, ivres fous, rendus comme enragés par ce corps au sol, étaient sur lui. La mêlée fut immédiate, la curée sans pitié ; bravement, pourtant, l’oncle tenta de se redresser, balaya l’air de sa petite massue, rencontrant au moins un crâne, qui vola en éclats. Mais presque aussitôt, un grand loup gris bondit dans son dos, le saisit à la nuque, le faisant basculer en arrière, et disparaître sous les corps ondoyants de la meute en fureur… Moins de trois à quatre minutes plus tard, leur père était sur place, hurlant, balayant l’espace de sa massue ; impressionnés, les loups prenaient du champ, libérant leur victime de leurs crocs ensanglantés, mais il était déjà trop tard, l’esprit de l’oncle avait quitté son corps, quitté la terre, flottant quelque part entre les mondes, quitté un corps partout écorché, méconnaissable, effroyable. La jambe gauche était brisée, les deux parties de l’os sortant des chairs.
« Il a dû se prendre dans un trou. À l’allure à laquelle il allait, c’est le piège sans pardon. Une fracture ouverte. Même si nous étions arrivés à temps, une fracture sans espoir de guérison, porte ouverte vers les morts. Le forceur ne doit jamais dépasser l’allure au-delà de laquelle son pied ne choisit plus le sol. » On soigne un guerrier ou un coureur qui peut guérir, mais le forceur qui reste infirme devient une charge trop lourde pour le groupe : s’il ne décide pas de lui-même d’alléger cette charge, un autre membre du groupe devra s’en charger pour lui.
Un corps presque en lambeaux, que le père et ses fils ramenèrent au village, pour qu’il lui soit rendu les hommages de la mort.
Cette histoire, et beaucoup d’autres, voilà l’expérience de Nam et de ses frères, voilà pourquoi chacun tient son rôle au sein de l’équipe – le forceur pour épuiser l’animal à la course, les suivants pour épauler ou protéger le forceur au moindre incident, l’homme loup pour contrôler l’ardeur des loups choisis.
Nam court derrière le cerf, mais celui-ci, magnifique animal, au faîte de sa puissance et de sa maturité, a appris de la plaine quelques moyens d’y survivre : il sait que tant qu’il sera visible, l’homme ne quittera pas la chasse. Mais s’il est bon coureur, et cela, le cerf a eu le temps de le découvrir, l’homme a peu de flair ; il chasse avec ses yeux, il est aveugle sans eux. Le cerf a repéré un bois, il fonce vers lui en un furieux effort, l’atteint, y disparaît.
Nam est contrarié. Mais il ne peut s’empêcher d’éprouver pour le cerf plus que de l’admiration, presque de l’amour. Un adversaire courageux, tenace, rapide et… rusé ! Nam ralentit, essaye de deviner le chemin suivi par le cerf, attendant la meute qui arrive très vite, le dépasse et reprend la piste… la chasse continue…

Les commentaires sont fermés.

Content Protected Using Blog Protector By: PcDrome.