À cette époque, Deng était encore un jeune homme ; c’était avant le décès de son père, homme loup chez les Donzes.
Ce dernier avait envoyé Deng en plaine : y avait été repérée une louve non choisie qui venait de mettre bas. « Il est arrivé quelque chose à son mâle, il est absent », avait expliqué le père au fils ; dans de telles conditions, la portée et la mère affaiblie sont sûrement condamnées. « Nous allons essayer d’aider cette pauvre bête : chaque fois que le soleil se sera levé trois fois, nous porterons quelques morceaux de viande au voisinage de la tanière ; mais il faudra le faire dans le plus grand secret, et bien s’assurer qu’aucun habitant du village ne nous suit : la tentation d’une prise aussi facile que ces petits sans défense serait trop grande pour certains ! »
Avec dans la gibecière de peau, bien fixée à son épaule, un quartier de cerf découpé, Deng trotte rapidement, silencieux, attentif. Son père avait entraîné les loups choisis vers le fleuve, mais il faut compter avec les curieux, que la course si loin du village d’un jeune coureur solitaire ne pouvait manquer d’intriguer.
Deng trotte, quand soudain, il s’immobilise : il en est presque certain, quelqu’un, homme ou bête, est sur sa trace ! Mais homme ou bête, il s’agit d’un être très léger, une présence quasi imperceptible, et particulièrement habile. Un loup peut-être, ou un renard ? Intrigué, un peu inquiet aussi, Deng s’aplatit dans les herbes, et attend, immobile comme une pierre, ou mieux, comme un reptile : c’est à peine s’il respire, tous les sens aux aguets. Quelques instants, rien. Le vent dans les herbes, assez loin, un chant d’oiseau, mais près de lui, pas de présence détectée ; s’est-il trompé ? Par précaution, il décide de guetter encore un peu. Décidément, rien ne bouge ; lentement, mais rassuré, Deng se redresse, il va reprendre son chemin, quand soudain, il la découvre ! Instantanément, le voilà à nouveau aplati dans l’herbe ! Venant vers lui, décontractée comme pour une promenade à l’orée du village, marchant d’un pas de biche, ou mieux, de fée, une très jeune femme, non, une jeune fille. On ne le suivait pas, mais on allait bien derrière lui ; elle ne semble pas avoir conscience de sa présence, arrive à sa hauteur, le dépasse, continue son chemin. À présent, Deng la reconnaît : « La Sauvagette », murmure-t-il, mais que fait-elle seule, ici, si loin du village ? Sait-elle seulement tout ce qui rôde dans la plaine, hommes, fauves, pour qui elle ne serait qu’une proie des plus faciles ? Bien sûr, les hommes, ceux du village en tout cas, hésiteraient tout de même, car la Sauvagette, orpheline très tôt, est élevée par son oncle, un dénommé Assuros, une sorte de géant parmi les Donzes. Assuros ne fait pas mystère d’élever cette nièce pour son propre usage : sa femme est décédée, et il est encore en âge de prendre nouvelle épouse. Le caractère ombrageux d’Assuros, comme sa réputation d’excellent combattant, ont tenu jusque-là tous les éléments masculins du village à l’écart des pas de la Sauvagette ; mais, si loin dans la plaine, la rencontre avec des chasseurs rôdeurs d’autres tribus n’a rien d’invraisemblable. Pour ceux-là, comme pour les fauves, la réputation d’Assuros ne sera d’aucune protection pour la jeune imprudente !
La Sauvagette est une mystérieuse créature. Son père, un redoutable forceur, est décédé dans d’étranges conditions, peu après sa naissance. Sa mère s’est alors, semble-t-il, laissée mourir. On disait la petite fille extrêmement farouche, mais aussi dure et volontaire que l’était son père. Enfant, elle ne participait que très peu aux jeux et aux occupations des autres enfants du village, qui d’ailleurs la traitaient comme une étrangère : elle semblait préférer vagabonder seule et on la voyait le plus souvent, solitaire et comme renfrognée, ramasser du bois, ou cueillir baies ou fruits, sans que personne ait pu dire si cette sauvagerie lui était imposée par son oncle, ou si elle lui était naturelle. Elle avait la réputation d’avoir hérité de son père une fameuse disposition pour la course, distançant facilement la plupart des garçons du village, mais cette disposition même n’avait rien pour la faire apprécier : quelle fille voudrait jouer à quelque jeu de course que ce soit, fût-ce avec une fille ? Quel garçon voudrait prendre le risque de se mesurer à une fille qui pourrait bien le ridiculiser à tout jamais ? Que peut-on bien faire, chez les Donzes, d’une fille douée pour la course ?
Deng, lui-même un enfant plutôt farouche, très tôt entraîné par son père et ses frères à quitter les amusements de l’enfance pour s’initier aux travaux des hommes, n’a jusque-là pas aperçu la Sauvagette plus que deux ou trois fois, et il se rend compte à présent qu’il ignore même son vrai nom ; il se souvient seulement que son propre père parlait du père de la Sauvagette avec beaucoup d’affection, et comme il serrait les poings et les dents chaque fois qu’on évoquait devant lui la mort de ce dernier, mais Deng, bien que soupçonnant là quelque violent mystère, n’avait jamais rien pu lui faire dire. Oui, il se souvenait de la Sauvagette comme d’une gamine à l’allure presque ingrate, mais c’est une jeune fille à présent, et Deng ne peut s’empêcher de la trouver bien jolie, qui va son chemin, fière et sûre d’elle, vêtue d’une petite jupe de chasse en peau de daim ; la grâce d’une jeune fille, mais le pas vif d’un garçon ; équipée comme un garçon. Deng a le temps d’apercevoir une ceinture contenant sans doute un couteau ou une fronde, ou les deux, et dans la main de la jeune marcheuse, une petite lance, une arme de nature à tenir en respect plus d’un agresseur !
Et puis, comme elle est apparue, la frêle silhouette disparaît dans les herbes. Un peu ébloui, Deng se redresse. À présent, le passage de la jeune fille pourrait aussi bien n’avoir été qu’un rêve, une hallucination. Mais où peut bien aller, si loin du village, une fille seule, fût-elle la Sauvagette ? Tout à ses pensées, Deng reprend sa route, et sans même s’en rendre compte, sur la trace qui semble comme l’aspirer vers elle.
Distrait, tout à ses pensées… voilà précisément à quoi ne doit jamais se laisser aller un coureur, un chasseur de jungle ou de savane, où chaque détour, chaque fourré, chaque herbe peut receler une menace, un danger, la mort même. Deng le sait bien, lui qui est, toujours, et depuis presque toujours, un garçon sérieux comme un homme, froid, attentif à tout, tout le temps… Et voilà bien la leçon qu’il se fait, mais il est trop tard à présent, Deng est brutalement stoppé dans sa course, une lance fichée contre sa poitrine, à la hauteur du cœur, prête à le percer, et au bout de la lance, regard farouche, impénétrable… la Sauvagette ! Deng est pris comme un chasseur débutant et par une fille en plus ! La honte n’a pas le temps de lui monter au front que la Sauvagette l’interroge, glaciale :
« Que me veux-tu ? Pourquoi me suis-tu ? »
Deng en reste étranglé d’indignation : « Je ne te suivais pas, c’est toi… » et puis il s’interrompt, voyant soudain combien les apparences sont contre lui ! À qui pourra-t-il expliquer qu’il suivait une fille parce qu’il avait cru qu’il était lui-même suivi…
« Sache-le, je ne suis pas une sotte du village à me laisser surprendre, et la prochaine fois… » La Sauvagette appuie sa lance plus fort.
« Écoute, c’est un malentendu, je ne te veux aucun mal…
– D’accord ! dit soudain la Sauvagette, qui plante, toujours aussi déterminée, sa lance dans le sol. Un petit peu de sang coule sur la poitrine de Deng.
– En tout cas, voilà que tu portes ma marque ! Tu ne pourras pas nier m’avoir rencontrée !
– Pourquoi ? répond Deng. N’importe qui pourrait m’avoir fait cela, même une ronce, ou une branche !
– Oh, ce ne serait pas aussi réussi ! Mais je te l’accorde, il faudrait que j’explique aussi pourquoi j’étais dans la plaine… cela ferait beaucoup d’explications ! Donc, va pour la ronce ou la branche, et tout ça reste entre nous ! »
Confusément, Deng pense : elle se moque de moi, elle n’est pas du tout effrayée, et, en même temps : ce qu’elle a de charme…
« On aura bien raison de te demander ce que tu faisais, seule, en plaine, c’est très dangereux ! Tu pourrais te faire surprendre…
– Et toi ?
– Mais c’est différent, je suis un chasseur…
– Les chasseurs ne se laissent pas surprendre ? demande la Sauvagette, avec un sourire à faire oublier sa mordante ironie…
– Décidément, tu as réponse à tout ! », reconnaît gentiment Deng. Il se sent un peu ridicule, maladroit, déplacé, et puis le chemin jusqu’au repaire de la louve est encore assez long. Confus, il prend congé de la Sauvagette, et lui tournant le dos, reprend sa route.
« Attend ! » Elle m’agresse avec sa lance, elle me rappelle quand je pars, sait-elle bien ce qu’elle veut ? pense Deng, l’esprit toujours aussi confus…
« Oui ?
– Si tu le veux aussi, je veux bien que nous devenions amis ! »
Deng en reste interloqué…
« Tu viendrais me voir quand tu le voudrais ; nous pourrions aussi nous donner des rendez-vous… »
Les filles les plus délurées du village n’oseraient jamais faire ce genre de propositions à personne, mais Deng, furieux contre lui-même, se rend compte que c’est lui qui rougit… maladroitement, il essaye :
« Et tu crois que ce sera du goût de ton oncle ?
– Tu crains donc mon oncle ? »
Elle se moque de moi, enrage Deng ; il décide de répondre franchement, oui, il craint l’oncle ! Mais pourquoi l’oncle devrait-il se montrer fâché qu’ils devinssent amis ? Ah, cette histoire de futur mariage…
« Toi aussi, tu donnes foi à cette légende ! Je te pensais plus fin. En fait, c’est une idée de moi : je voulais que les garçons et les hommes de la tribu me laissent en paix, et j’ai inventé cette histoire. Au début, cela fâchait mon oncle, maintenant, cela l’amuse.
– Est-ce qu’il y a quelque chose que tu fasses comme les autres ?
– J’espère bien que non ! Donc, tu veux bien que nous devenions amis. Moi aussi ! Je n’y mets qu’une seule condition ! »
Désormais, Deng s’attend à tout. Mais pas encore à cela :
« Je veux un petit loup ! »
Quelque chose pince durement Deng, entre la gorge et l’égratignure : on offre un louveteau aux jeunes femmes qui viennent de perdre leur bébé…
« Tu as perdu un bébé ?
– Bien sûr, le tien !
– … ?
– Celui que nous n’avons pas fait ensemble, à cause d’elle ! » La Sauvagette montre sa lance.
« As-tu pensé, demande Deng, quand il parvient à reprendre un peu de souffle, que si je t’offre un petit loup, tout le monde pensera que je te demande en mariage ?
– Et ce ne sera pas le cas ? »
Deng, une fois encore, reste sans réponse, mais la Sauvagette semble s’amuser au plus haut point ; puis, comme devenant conciliante :
« Rassure-toi, je n’ai aucune envie d’être ta femme, ni d’ailleurs celle de personne, ni de t’élever toute une marmaille qui viendrait s’accrocher à ma jupe ! Je veux courir, libre, plaines et bois, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il me faut un loup ! »
Encore ce pincement un peu en dessous de la gorge, mais Deng ne saurait expliquer ce qui lui fait mal. Bon, mais trouver un petit loup pour la Sauvagette, quand on est le fils de l’homme loup, cela ne sera pas vraiment difficile…
« Ah ! mais pas du tout ! Je veux un bébé de vrai loup, pas une de ces choses de loup choisi, qui voudra toujours rejoindre la meute, et sera effrayée de tout ! »
Est-ce qu’elle devine tout ce que je pense ?
« Un vrai loup, je pense que ce n’est pas une bonne idée ! »
Deng entreprend d’expliquer à la Sauvagette ce qu’il a entendu son père répéter des dizaines de fois : on ne devrait jamais offrir de petit de vrai loup à une jeune femme, car c’est un animal qui n’a pas de destin. C’est vrai que tant qu’il est petit, il sera plus drôle, plus affectueux, et plus beau aussi qu’un petit de loup choisi. Mais une fois adulte, tout devient difficile ; un fils de loup non choisi redevient toujours un insoumis ; il continue, parfois, de supporter la personne qui l’a élevé, et encore n’est-ce pas toujours le cas… En revanche, il manifeste une farouche hostilité envers tous les autres humains, qui le considèrent bientôt comme dangereux. Quant à la cohabitation avec les loups choisis, elle se révèle très vite orageuse : tout se passe comme si le fils de loup non choisi et les loups du village ne parvenaient tout simplement pas à se comprendre ; presque toujours, cela finit par des combats ; rejetés par les hommes, détestés par les loups choisis, les fils de loups sauvages finissent tous par se rendre à l’appel de la plaine, où les attend pourtant une mort certaine. À leur tour, les frères de ces loups ne les reconnaîtront pas, et vont les mettre en pièces. Deng met à ses explications toute la conviction dont il est capable, il s’entend répéter les mots, les phrases, les accents de son père… il lui semble qu’il a persuadé la Sauvagette…
« J’ai compris », conclut celle-ci, jouant avec une feuille. Deng se rassure… trop rapidement ? Toujours jouant avec son branchage, comme distraitement, la Sauvagette reprend :
« Donc, dès que mon loup sera adolescent, si je veux qu’il soit heureux, il faudra que je parte avec lui, très loin, dans la plaine… »
Ils restent silencieux, tous les deux ; puis soudain, définitive, la Sauvagette :
« Eh bien c’est parfait ! Très loin, dans la plaine, c’est exactement ce que je veux faire ! »
Encore une fois, ce drôle de pincement en haut de la poitrine.
« Mais tu auras le droit de venir nous faire des visites, bien sûr… enfin, si mon loup le veut bien… »
La Sauvagette maintenant tourne les talons, elle est en train de prendre congé, elle lui fait un petit salut de la main.
« À moins que tu ne viennes habiter avec nous… »
Nouveau salut, elle va disparaître. Elle se retourne pourtant :
« Ah ! J’oubliais… un loup sauvage, mais pas n’importe quel loup ! Il me le faut noir, noir de la tête à la queue, avec peut-être une petite tache devant la poitrine, mais ça, ce n’est pas complètement obligé, ce qui est important c’est qu’il soit noir, complètement noir !
– Mais… » Pirouette, cette fois, la Sauvagette est évaporée… Deng est seul parmi les herbes… La Sauvagette existe-t-elle, ou bien est-elle seulement une sorte de mirage… ? La nuit s’approche, le repaire de la louve est encore loin, il est temps de se remettre en route… déterminé, bravement, calant le cordon de la gibecière sur son épaule, Deng reprend sa course…
Elle s’est moquée de moi du début jusqu’à la fin ! Et cette histoire de me proposer son amitié contre le cadeau d’un loup noir, dire que cela a failli m’émouvoir ! Un loup non soumis, passe encore, mais un loup noir, où est-ce que je pourrais jamais trouver cela… ? sans parler de la tache blanche… elle s’est moquée de moi du début jusqu’à la fin, une peste, une petite peste…
Les loups noirs sont une sorte de légende chez les Donzes. Deng, pour sa part, n’en a jamais vu, mais son père raconte que des loups noirs existent en effet, mais qu’ils sont très rares. Petits, les mères refusent souvent de les élever ; si elles le font, ces animaux ne survivront que s’ils sont particulièrement vigoureux, aptes à s’imposer fermement auprès de leurs congénères. Si ce n’est pas le cas, ils seront très vite l’objet de toutes les brimades et succomberont avant même d’avoir atteint l’âge adulte. Pourquoi les loups ont-ils ainsi tendance à persécuter l’un des leurs, parce qu’il est d’une couleur différente ? Le père de Deng est d’avis que c’est justement à cause de cela. Les loups sont des animaux grégaires, et comme tous les grégaires, ils n’aiment pas beaucoup ce qui se différencie trop de la norme. Les loups noirs qui survivent sont donc, le plus souvent, des animaux extraordinaires, mais c’est pour cela qu’ils sont extrêmement rares. Existe-t-il des louves noires ? Le père de Deng pense que non, en tout cas, il n’en a jamais vu. Trouver un loup noir pour la Sauvagette… elle aurait mieux fait de me demander la lune, pense Deng, se moquant de lui-même…
À présent, le voilà tout près du repaire… mais Deng en est certain, la louve n’est pas là, il s’approche encore… Soudain, il les voit : plusieurs boules de fourrure, enchevêtrées derrière une roche, trois, non, quatre, sans doute… quatre boules grises qui glissent les unes sur les autres, quatre boules grises, mais l’une d’elles a des taches noires, c’est la tête, note Deng. L’un des louveteaux aura la tête noire.
Deng est indécis : laisser la viande ici, en l’absence de la mère, c’est attirer tous les rôdeurs de la plaine, et sans doute, condamner la portée. Attendre, c’est prendre le risque que la louve, effrayée, tarde à rejoindre le repaire…
Un bruit de feuille, un grondement profond, presque sourd, la louve est à vingt pas de lui, le dos rond, le poil hérissé, les babines retroussées sur des crocs immenses et menaçants, fauve de combat, prêt à toutes les extrémités pour défendre sa portée. Lentement, très lentement, Deng recule un peu, tout en faisant face, aussi déterminé que possible. Lentement, il ouvre la gibecière ; la louve continue de gronder, toujours menaçante. Deng pose la viande sur la roche, et recule à présent plus franchement ; la louve ne le suit pas, son grondement faiblit. Avant de tourner les talons, Deng jette un dernier coup d’œil à la portée ; les louveteaux aussi ont éventé le retour de leur mère ; l’un d’eux, plus déluré que les autres, s’est même détaché de la masse laineuse, rampe en direction de la louve. Soudain, Deng se demande s’il n’est pas en train de perdre la raison : ce louveteau qui rampe avec une sorte de détermination rageuse, il est noir, complètement noir ! De là où il est, Deng ne peut garantir qu’il porte une petite tache blanche sur le devant du poitrail, mais il en jurerait…
La nuit va tomber bientôt, ses parents vont s’inquiéter. Sa mission accomplie, rasséréné, Deng prend le long galop de course des chasseurs coureurs, en direction du village…