Dans la grande plaine, la chasse infernale n’a rien perdu de son intensité. Dix fois, Nam a pris le tride. Dix fois, le cerf est parvenu à s’éclipser, tantôt derrière une colline, tantôt dans des futaies plus épaisses, parfois même en mettant entre lui et ses poursuivants une distance assez grande. Dix fois, les loups ont repris la trace, conduisant les hommes jusqu’à la vue… Nam et ses frères, bien que tenaces et patients comme le sont les Donzes, finissent par douter de leur succès final. La fatigue gagne les hommes, les loups sont au bord de l’épuisement, et seuls les encouragements rageurs de Deng les maintiennent sur la piste.
Les loups suivent la piste, les hommes suivent les loups, profitant de ce répit pour récupérer un peu d’énergie, quand soudain, parvenus au bord d’un petit promontoire, le loup pisteur s’arrête et tous les autres après lui. Les hommes sont atterrés, une fois encore, les loups ont perdu la trace ? Sont-ils à la poursuite d’un cerf ou d’un diable qui a pris l’apparence d’un cerf ? Un cerf qui ne serait pas diable, à ce stade de la course, n’aurait plus assez d’énergie pour distancer les loups, il pourrait encore trotter, assez rapidement certes, mais ne pourrait plus prendre le galop ! Comment celui-là s’y prend-il ?
Les loups aussi sont décontenancés ; la rage de la chasse les a quittés ; seul le pisteur de Deng fait encore mine de chercher, les autres attendent, haletants, plusieurs se sont couchés.
C’est Horsus qui le voit le premier. Le promontoire domine une vaste surface presque plane, limitée à son extrémité par une rivière. Presque en dessous des hommes, le cerf. Il a dû franchir la pente de quelques bonds rageurs : voilà pourquoi les loups ont perdu la piste ! Les loups chassent avec leur flair, et mal avec leurs yeux, ils n’ont pas vu le cerf.
En un instant, les hommes jugent la scène, brutal, le désespoir les étreint. Le cerf trotte en bas, épuisé. À ce stade, il est condamné : la chasse cesserait-elle qu’il ne pourrait plus récupérer, l’excès d’effort lui a définitivement empoisonné le sang ! Mais l’animal est devenu fou : il court droit vers le fleuve. Pense-t-il, le cerveau devenu confus, qu’il fera perdre ainsi sa trace aux loups ? Croit-il qu’il pourrait encore se sauver en nageant ? Ou cherche-t-il seulement, ivre de douleur, un peu de fraîcheur ? Qu’importe, pour lui, le destin s’arrêtera au fleuve de toute façon : de l’autre côté de la rive, commence le territoire des Nandres !
Les Nandres, les ennemis de toujours. À vrai dire, si brave qu’il soit, aucun Donze ne saurait affronter un Nandre en combat singulier. Les Nandres ne sont pas beaucoup plus grands que les Donzes, mais ils sont infiniment plus puissants. Les bras, énormes, manient avec facilité des massues qu’un Donze peinerait à soulever. On dit qu’un Nandre peut briser le bras d’un Donze rien qu’en le lui enserrant dans sa main.
Pourtant, les Donzes ne craignent pas les Nandres : ces derniers sont de piètres coureurs, incapables de rattraper un enfant ou une femme donze qui trottine. C’est que, pour puissants qu’ils soient, les Nandres ont les jambes plus courtes. De plus, leurs pieds ne vont pas droit, dans le sens de la course, comme c’est le cas de la plupart des Donzes, mais partent d’un côté et de l’autre, donnant à leur marche un cheminement dandinant, qui les ralentit beaucoup.
Mais si le cerf parvient au fleuve, ou même le traverse à la nage, dans l’état d’épuisement où il est, il sera une proie facile, même pour un Nandre. S’ils ne craignent pas les Nandres, les frères le savent bien, ils n’auraient aucun moyen de leur disputer la proie qu’ils considèrent pourtant comme la leur !
En un instant, Nam a jugé de tout cela. La distance est longue encore pour le cerf, qui le sépare du fleuve, et il ne va plus très vite. Nam sent qu’il peut le rattraper ! Certes, il lui faudra courir plus vite qu’il ne le devrait, il atteindra le seuil à partir duquel même les hommes empoisonnent leur sang, mais qu’importe ! La rage le saisit à penser qu’ils courent depuis le début du jour pour le seul profit de leurs ennemis, idée insupportable ! Avant que ses frères n’aient eu le temps de le retenir, avant d’entendre Deng – dont il sait par avance que ce dernier jugera très mal un choix qu’il estimera dangereux, Nam a jeté au sol sa petite massue et la lance de chasse, il bondit, léger comme un oiseau le long de la pente, le voilà lancé, à pleine vitesse, à pleine fureur, la rage démultiplie la puissance de ses jambes, l’air vif grise ses poumons, il ne regarde pas le cerf, qu’il rattrape, inexorablement, il regarde le fleuve, qu’il doit atteindre avant le cerf, toute son attention concentrée sur le sol, ce n’est pas le moment d’un faux pas, d’une maladresse, d’une chute, Nam est comme sorti de lui-même, presque étranger à son effort, à la douleur qui gagne son corps, il est devenu son propre spectateur, ou mieux, sa propre divinité, qui se sert de son corps, froidement, lucidement, au-delà de toute performance, uniquement tendu vers ce seul projet, fou, surhumain, suranimal, atteindre, le moins essoufflé possible, le fleuve, avant le cerf.
Infernal effort. Nam est entré dans un univers impitoyable, au sein duquel l’espace et le temps semblent possédés par une lucidité qui leur confère une sorte de transparence glaçante. Il voit Heung et Horsus, courir sur sa droite, barrant la route vers un bois situé plus loin, s’il prenait fantaisie au poursuivi de s’y diriger. Il sent Deng, derrière lui, presque sur ses talons, devançant les loups, mais gardant une allure qui lui permet d’équilibrer sa respiration, prêt à lui porter secours. Il voit, nettement, de l’autre côte de la rive, apparaître deux Nandres, qui, lourdement appuyés sur leurs massues, contemplent la chasse. La solidarité de ses frères, la haine pour les Nandres, décuplent ses forces, il accélère encore. Maintenant, il est à quelques pas du cerf, qu’il entend haleter lourdement. Puis à ses côtés : épuisés, tendus en un effort monstrueux, l’homme et la bête courent côte à côte. Nam dépasse le cerf, il est devant lui, il lui barre la route du fleuve, il s’arrête et fait face, au bord de l’asphyxie.
Mais le cerf, incroyablement, continue droit devant lui. On le dirait comme aspiré par le fleuve, comme indifférent à la présence de Nam. Brutalement, Nam découvre sa faiblesse : sans arme, que peut-il contre ce cerf qui le charge ? Figé, désarmé ! Et puis, soudain, à moins de quinze pas de lui, le poursuivi tombe sur les genoux. Il est forcé ! Nam a forcé le grand cerf, qui, museau collé au sol, reste ainsi quelques instants, beuglant, râlant. Péniblement le splendide animal se redresse. Va-t-il reprendre sa course ? Va-t-il charger ? Menaçant, impuissant, Nam lève les bras vers le ciel. Le cerf ne semble pas le voir, regarde au-delà de lui, très loin au-delà de lui. Il regarde déjà le monde des morts, pense Nam, et il éprouve une immense amitié pour l’animal forcé, mais déjà ses frères sont à ses côtés, sans attendre, Horsus plante la longue lance de chasse droit en plein cœur du cerf qui s’écroule, tandis que Deng glisse dans la main de Nam la petite massue qu’il a portée pour lui : les loups choisis vont arriver, et pour soumis qu’ils soient, Nam, terriblement affaibli par sa course, devra se garder des moins soumis d’entre eux.
Sans attendre, Heung et Horsus, à l’aide des lanières qu’ils ont emmenées, lient déjà le cerf sur leurs deux lances. Il faut faire vite, déjà de nombreux Nandres, sans doute prévenus par les guetteurs repérés plus tôt, furieux, de voir leur échapper une proie qu’ils croyaient déjà facilement acquise, se jettent à l’eau. Deng entraîne ses loups choisis vers le fleuve : ceux-ci comprennent que l’arrivée des Nandres va les priver d’un festin, presque à portée de gueule, et furieusement, ils hurlent et aboient, menaçants, en direction des intrus. Mais des loups, même en meute, seront-ils de force à retenir longtemps des Nandres aussi déterminés qu’eux-mêmes ?
Heung et Horsus ont fini de lier le cerf. Normalement, ils devraient le porter à quatre, mais Heung écarte Nam quand celui-ci veut prendre sa place : Deng et Heung portent à l’avant, Horsus, plus grand et plus fort que ses frères, porte seul à l’arrière, sans réelle difficulté, semble-t-il.
« Pourras-tu nous suivre ? », demande, soucieux, Deng à Nam. Porter, il ne le pourrait peut-être pas, et il éprouve un immense sentiment de reconnaissance envers ses frères, mais courir à leurs côtés, il sent qu’il le peut. La petite troupe se met en route, les Nandres maintenant sur leurs talons, à peine ralentis par le harcèlement des loups, qui tournant sans cesse autour d’eux, tentent de les agresser par-derrière. Le plus grand des loups réussit ainsi à saisir un Nandre à la nuque, les deux protagonistes roulent ensemble sur le sol, les dents du loup toujours solidement plantées dans les chairs du Nandre, mais déjà dix massues s’abattent sur l’animal, qui blessé, est contraint de lâcher prise et battre en retraite, ce qui réduit inévitablement l’ardeur combative des autres loups.
Nam et ses frères ne sont pas réellement inquiets : même chargés, comme ils le sont, ils sont des chasseurs coureurs, et ils savent les Nandres incapables de les rattraper, incapables même de les suivre longtemps. Non, ce qu’ils craignent, ce ne sont pas les Nandres eux-mêmes, mais leurs flèches, que ceux-ci sont capables d’envoyer incroyablement loin. Aussi, les frères ne courent-ils pas en ligne droite : Deng surveille ses poursuivants, et chaque fois qu’il voit l’un d’entre eux effectuer un lancer, il émet pour ses frères un cri sourd et bref ; aussitôt, l’attelage dévie sur la droite ou la gauche, et la flèche va se perdre dans les herbes. Gênés malgré tout par les loups, et trompés par la course irrégulière des fuyards, les Nandres ne parviennent pas à ajuster leurs tirs, et bientôt distancés, ils abandonnent leur chasse, non sans pousser des hurlements féroces, exprimant leur déconvenue.
Seuls maintenant, les Donzes peuvent ralentir un peu l’allure. Pas question de s’arrêter cependant ! Pas d’illusions, la chasse et son terme ne sont pas passés inaperçus dans la plaine, et partout, les Donzes comptent, cachés, invisibles, des prédateurs, prêts à se jeter sur eux, pour leur disputer leur proie. La présence de Nam affaibli – ce que tous les animaux de la nature lisent sans la moindre hésitation – ajoute encore à leur appétit ! Tout courant, Deng appelle ses loups et les lance devant lui : les fauves cachés à les attendre dans les hautes herbes, les hommes ne peuvent ni les voir, ni les sentir, mais les loups, si ! Protègent-ils les hommes, ou défendent-ils le festin promis ? Qu’importe ! Qu’ils détectent un intrus à l’affût, ils préviendront !
La nuit n’est plus très loin quand ils parviennent enfin à la protection du village, où ils sont attendus avec angoisse. Nam est immédiatement conduit chez Cheng, qui s’occupera, à l’aide de tisanes de plantes connues de lui seul, d’éliminer du corps du coureur les toxines qui l’empoisonnent. À la lumière de la lune, le cerf est dépecé, ses morceaux distribués aux familles du village, ses entrailles partagées par Deng entre ses loups choisis : ceux-ci sont à ce point épuisés que c’est à peine s’ils parviennent à manger, tandis que les Donzes, eux, à la lueur de leurs feux, font joyeusement ripaille !
Braves animaux, pense Deng, en regardant ses loups épuisés : ils ont trouvé le cerf, n’ont eu de cesse de suivre et retrouver sa trace, ils ont affronté les Nandres, puis protégé les hommes, pendant toute la durée du retour !
Braves humains, pense son loup pisteur : ils se sont laissés guider jusqu’au gibier, ils l’ont forcé à la course, ce que nous n’aurions pu faire seuls, puis l’ont rapporté pour nous jusqu’à la sécurité du village…
Quelque part dans la nuit, la Déesse sourit, apaisée : le Pacte a produit un moment de paix entre ses enfants…

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