En vain, Loup noir inspecte l’univers aux portes de la tanière : Louve grise ne revient pas ; le louveteau est inquiet, mal à l’aise ; de plus, il ne le sait pas encore, mais comme son frère et ses deux sœurs, il souffre de faim et de soif ; pour l’instant, le monde du louveteau est comme empoisonné d’un sentiment de souffrance diffuse, qu’il perçoit seulement comme le fruit de l’absence maternelle.
Pourtant les sentiments de Loup noir à l’égard de la louve sont complexes, et même emprunts d’une certaine défiance : est-ce le caractère déjà sauvage et indépendant du louveteau ? Ou a-t-il appris à se méfier des comportements souvent inattendus de la louve ? Si elle se laisse encore téter par le louveteau, c’est cependant comme à contrecœur. Pour le reste, elle ne fait que tolérer sa présence, et encore à condition que celle-ci soit discrète à se faire oublier. Quand les louveteaux courent à la femelle lors de ses retours de chasse, aux trois louveteaux gris, caresses et gestes apaisants, mais à Loup noir, très vite, babines hérissées, annonciatrices de crocs sévères, si le louveteau tarde trop à s’éloigner. Notre espèce humaine parlerait d’injustice, et c’est aussi ce sentiment qu’éprouverait sans doute un enfant confronté à une telle situation, mais Loup noir appartient au monde sauvage et vrai de la nature, qui ignore même ces fioritures civilisées : il se méfie de sa mère, il a appris à se tenir plus ou moins à l’écart des autres sujets de sa portée, mais il n’en éprouve ni amertume, ni jalousie ; tout juste son caractère est-il sans doute un peu plus « trempé » que celui de ses frères et sœurs.
Loup noir ne le sait pas encore, peut-être ne le saura-t-il d’ailleurs jamais, mais c’est une grande chance pour lui que Louve grise ait accepté de l’élever, effrayée qu’elle était de ce louveteau étrange qu’elle a du mal à percevoir comme étant réellement le sien… La magnifique fourrure noire du louveteau, pour brillante et soyeuse qu’elle soit, en fait un étranger parmi les siens, tel sera le lot de son existence, et c’est le mieux pour lui qu’il l’ait appris aussi tôt.
Malgré tout, Loup noir guette le retour de sa mère : il ne le sait pas clairement, mais son instinct l’en avertit, si l’évènement de ce retour venait à ne pas se produire, le pire alors serait certain. Le louveteau regarde quelques instants la masse compacte de son frère et de ses deux sœurs : eux aussi subissent le stress de l’absence, mais pelotonnés les uns contre les autres, refusant toute idée même de lutte, ils se laissent engourdir dans une sorte de demi-sommeil anesthésiant, qui les fera comme se glisser, sans trop souffrir, dans le grand sommeil définitif auquel déjà ils semblent s’abandonner.
Loup noir ne se résigne pas, mais que faire ? C’est l’interdit absolu, et le louveteau sait trop bien la nature de la correction qu’il recevra si la louve revient, il n’empêche, le voilà qui se risque, seul, pour la première fois, hors de la tanière…
Ses pas sont maladroits, non pas seulement parce qu’il n’est encore qu’un louveteau, mais aussi parce que l’effroi tétanise ses muscles. Se coulant parmi les herbes, ombre parmi les ombres, il parvient au ruisseau tout proche, où sa mère les a menés quelquefois ; mais aujourd’hui, finis jeux et gambades, comme le monde est devenu menaçant, en l’absence de maman. Le voici devant le ruisseau, longtemps le louveteau reste figé, puis il se décide : à lampées discrètes, il boit longuement, l’œil pourtant toujours aux aguets.
L’eau fraîche coule en lui comme un apaisement, mais cet apaisement rend plus vif encore son désir de nourriture, n’importe quelle nourriture… Mais les loups sont durs à toutes les souffrances, et notamment celle de la faim ; le sang de générations d’animaux affamés endurcis à résister à leur famine coule dans les veines du louveteau, et la faim, il est de nature à lui résister longtemps. À tout hasard, Loup noir reprend le chemin de la tanière.
Mais soudain, il se fige, il se fond sous l’herbe épaisse, qui le rend invisible. Plus qu’il ne l’a entendue, Loup noir l’a flairée, avec une certitude absolue, l’odeur haïe, l’odeur détestée, celle du deux pieds. Il sait bien comme sa mère gronde sourdement, quand elle devine cette présence, mais pourtant, ce n’est pas d’elle qu’il tient cette haine instinctive et comme irrémédiable ; mais de ses ancêtres, tous ses ancêtres, qui, génération après génération, ont refusé, une fois pour toutes, et à la différence de certains de leurs cousins, tout pacte quel qu’il soit avec l’espèce abhorrée.
Loup noir a pourtant reconnu le deux pieds, et il sait aussi que c’est celui qui laisse une nourriture si précieuse, dont leur mère s’empare, aussitôt qu’elle le juge assez loin ; il n’empêche, la haine est la plus forte et de toute façon, le sentiment de reconnaissance n’existe pas dans le monde sauvage.
Loup noir, maintenant, observe le deux pieds ; celui-ci marche directement vers la tanière ; les frères et sœurs de Loup noir ont, eux aussi, pris conscience de cette présence, et ils geignent doucement, ce qui leur aurait valu une fameuse morsure de Louve grise, si elle était revenue. Muni d’une sorte de bâton, le deux pieds sépare les louveteaux les uns des autres, comme s’il cherchait quelque chose caché en dessous d’eux ; il semble déçu, indécis ; il regarde autour de lui, fait quelques pas, retourne à la tanière, recommence son manège avec son bâton. Puis, presque à quatre pattes, il semble comme flairer le sol, trouve la trace laissée par Loup noir, la suit jusqu’à la rivière, continue sa poursuite ; soudain, le voilà comme un géant au-dessus du louveteau terrorisé, mais non moins furieux de cette présence insupportable. Le deux pieds rit, il semble très content !
« Canaille, tu n’es pas de nature à te résigner, toi, au moins ! »
Le deux pieds tend une main amicale, mais prudente, en direction du louveteau. Mais celui-ci, vif comme l’éclair, a déjà bondi, et planté ses dents de lait, le plus fort qu’il peut, dans la chair fade ; du sang coule dans sa bouche, crispée sur sa prise.
« Espèce de petit voyou », crie le deux pieds qui, de sa main libre, saisit le jeune agresseur par la nuque et le secoue jusqu’à lui faire lâcher prise. Ainsi soulevé au-dessus du sol, Loup noir reste tétanisé, mais prêt à mordre encore une fois, si l’occasion lui en est donnée. Le deux pieds semble le comprendre ; de sa main légèrement écorchée, mais désormais libre, il vide sur le sol la gibecière du morceau de viande qu’elle contenait, puis sans ménagement, y jette Loup noir, qui d’abord se débat, mais, quasi immobilisé, manquant presque d’air, et dans le noir absolu, se rend d’impuissance, et provisoirement au moins, se soumet à la situation.
Maintenant, Deng hésite ; il voudrait bien ramener toute la portée au village ; mais la journée est déjà avancée, et un tel poids ralentirait trop sa course ; c’est décidé, il ne prendra cette fois qu’un seul autre animal, et reviendra demain chercher les deux derniers. Rapidement, Deng choisit le second mâle qui, lui aussi, lui paraît magnifique. Averti par la morsure de Loup noir, il s’approche de ce second louveteau avec circonspection, mais bien que lui aussi soit sur ses gardes, plus fatigué, moins combatif, ce dernier ne se défend pas et se laisse saisir. Vivement, Deng le jette à son tour dans la gibecière. Celle-ci balancée sur le dos, les loups sont jeunes, mais ils pèsent déjà leurs poids, l’adolescent se demande s’il n’entreprend pas là quelque chose au-dessus de ses forces… Pourtant, il ramasse tout de même le quartier de viande qu’il avait amené, il le laissera plus loin, beaucoup plus loin, le plus loin possible des deux petites louves pour le moment abandonnées – inutile d’attirer dans leur voisinage quelque prédateur affamé…
C’est ainsi que Loup noir et son frère, dans une obscurité totale, pressés l’un contre l’autre, secoués, ballottés au rythme du coureur, se retrouvent arrachés à leur vie sauvage.