Finalement, les louveteaux se sont à peu près habitués à leur nouvel environnement. Bien sûr, les occasions sont multiples de déclencher au plus profond de leur cerveau de longues ondes de douleur, quand telle odeur, tel bruit, tel mouvement évoquent en eux le passé, le leur, ou celui de la mémoire de leur espèce, et cela se produit, notamment, quand retentit lors des nuits sombres le long hurlement sinistre d’une meute sauvage chassant dans le lointain. Alors, ce qui ressemble à ce que les humains appelleraient violent sentiment de désespoir s’empare de l’esprit des louveteaux ; frémissants dans l’obscurité, leur gorge qui se noue émet un long grondement sourd et rauque comme leur peine elle-même…
Mais, il faut bien le reconnaître, l’essentiel de leur existence quotidienne est plutôt agréable, et les opportunités de divertissement ou d’occupation, multiples et variées. En outre, les louveteaux sont fort convenablement nourris ; ils sont d’ailleurs en pleine forme physique, et plutôt en avance pour leur âge ; les pelages sont épais et brillants, les silhouettes se sont déliées, et si l’on y reconnaît encore certains traits de l’enfance, la perfection des formes adultes à venir se laisse largement pressentir. Ils seront, à l’évidence, quatre magnifiques spécimens – les louves un peu plus petites et plus fines que les mâles.
Ils se sont désormais accommodés de la proximité de ceux des deux pieds qui leur prodiguent des soins, les promènent ou les nourrissent : une femme, Oséa, une autre un peu plus jeune, Sauvagine, et enfin un homme, nettement plus âgé que les femmes, Ousios. Naturellement, il n’est pas question de se laisser toucher, ni même approcher de trop près, les animaux restent farouches, mais ils suivent volontiers ces trois personnes, viennent quand celles-ci les appellent, et acceptent à peu près de les laisser participer à certains de leurs jeux, pour y tenir un rôle d’auxiliaire, dans certains cas tout à fait appréciable ! Par exemple, peut-on imaginer plus pratique et plus utile qu’un deux pieds pour ramasser un morceau de bois que l’on a posé près de lui, et le jeter au loin, très loin, permettant aux louveteaux les courses les plus folles et les plus excitantes !
Il est remarquable de noter que les louveteaux ne tolèrent ces privautés que de ces trois personnes, à l’exclusion de tous les autres deux pieds, à l’égard desquels ils manifestent, de la manière la plus uniforme, une égale et constante aversion. C’est en cela que les louveteaux capturés sauvages se distinguent définitivement des louveteaux de loups choisis qui, eux, acceptent et même recherchent la présence deux pieds, sans faire véritablement de distinction entre les individus.
Ces généralités concernant le comportement des quatre louveteaux doivent être corrigées et complétées pour le cas particulier de Loup noir. Ce dernier continue de manifester à l’égard d’Oséa, et plus encore d’Ousios, une méfiance, une rétivité nettement plus marquée que ses trois frères et sœurs. En revanche, il tolère à peu près tout de Sauvagine, à laquelle il voue une sorte d’adoration muette ; c’est au point que cette dernière peut désormais le toucher ou même le caresser, sans précaution particulière. Plus étonnant encore, ces caresses, le louveteau semble les rechercher ! Mais seulement auprès d’elle, et malheur à toute autre main qui viendrait à passer trop près de la gueule désormais bien garnie de crocs du jeune animal.
Les louveteaux sont réunis tous les jours et emmenés en savane par Ousios, accompagné ou non des jeunes femmes. Suivent-ils le deux pieds parce que, bien que fortement excités par la découverte de ce monde qu’ils n’eussent jamais dû quitter, ils éprouvent devant ce qui constitue maintenant pour eux l’inconnu une sorte de peur, d’anxiété à s’y retrouver seuls ? Suivent-ils l’homme, parce qu’ils avaient appris à suivre Louve grise ? Ou bien, le chef du village maîtrise-t-il là quelque secret d’homme loup ?
Ce qui est certain, c’est que les louveteaux sont tout à fait ravis de pouvoir apprendre à Ousios certains tours, comme celui de jeter les bâtons qu’on lui apporte, ainsi qu’il a déjà été relaté ci-dessus. D’autres fois, ils obtiennent qu’Ousios garde le bâton dans la main : les louveteaux s’emparent de l’autre extrémité, tirant sur celle-ci à pleine gueule, dans un comble d’excitation et de grognements de joie furieuse. Ou encore, Ousios porte le bâton en hauteur, et les louveteaux, ivres de bonheur, s’épuisent à bondir dans sa direction.
Un jour, Ousios leur donna l’occasion de découvrir un nouveau jeu, qui, après quelques difficultés pour en comprendre les règles, devint très vite et de loin leur jeu préféré, même si certaines difficultés pratiques de mise en œuvre ne permirent pas qu’on put y jouer facilement tous les jours. Le deux pieds avait blessé quelque temps auparavant un jars sauvage ; mais au lieu d’achever l’animal, comme l’eût fait n’importe quel chasseur avisé ou de simple bon sens, celui-ci entreprit de le soigner et de le guérir, prenant beaucoup de temps et de peine à lui prodiguer tous les soins nécessaires. Après quelques semaines, le jars guérit en effet. Ousios fit quelque chose aux ailes de l’oiseau, pour que celui-ci ne puisse plus voler. Il présenta le volatile aux louveteaux : ceux-ci, ravis de l’aubaine, Loup noir en tête, allaient se précipiter sur cette excellente occasion de proie, mais au dernier moment, un glapissement sec du deux pieds et une véritable pluie de petits cailloux tombés comme la pluie du ciel, exactement entre l’oie et les louveteaux, les en retinrent. Ces derniers restèrent donc à distance de la proie, qu’ils ne quittaient plus des yeux, comme subjugués par elle, tout en surveillant, sans en avoir l’air, tous les faits et gestes du deux pieds. N’en doutons pas, l’attention de celui-ci se fût-elle relâchée même un instant, les petits carnivores se fussent précipités…
Ils sont magnifiques à voir : quatre corps fauves et souples, aplatis sur le sol, la tête à peine soulevée, la narine frémissante, les crocs sporadiquement découverts, le fouet bien allongé dans le prolongement du corps, quatre machines à tuer allongées les unes à côté des autres, au bord de la prairie où l’oie, un peu inquiète sans doute, mais non réellement consciente du danger qui la menace, vaque plus ou moins à ses occupations.
C’est Loup brave qui, le premier, initia le mouvement collectif, sans doute par hasard : à un déplacement que fit le jars vers lui, il répondit par un mouvement vif, un déplacement d’une demi-longueur de corps vers l’avant, une sorte de reptation ondulée, le tronc restant collé au sol, puis reprenant toute son ardente fixité. Le jars, impressionné par le mouvement qu’il a perçu, s’arrête d’abord, puis part dans l’autre sens. C’est à cet instant que le miracle se produit : Loup noir esquisse d’abord un mouvement de poursuite, immédiatement stoppé par un bref sifflement d’Ousios ; le louveteau fait demi-tour et part, à très grande vitesse, dans une direction perpendiculaire à celle du jars, décrivant autour de la prairie, un vaste demi-cercle qui vient le placer, à nouveau aplati, plusieurs longueurs devant l’oiseau, ainsi stoppé dans son mouvement. Le jars hésite ; d’un côté, Loup brave ; de l’autre, Loup noir ; il ressent jusque dans sa chair la tension ardente des fauves pourtant à distance. Finalement, il se décide pour un mouvement vers l’avant ; aussitôt, Loup brave s’élance dans une course parallèle, puis reste figé à nouveau ; inquiet, le jars s’arrête, repart dans l’autre sens ; mais bientôt stoppé par un mouvement de Loup noir, symétrique de celui de Loup brave ; les frères viennent de découvrir le jeu. Leur ardente tension, leur gestuelle, faite de déplacements très vifs, effectués à ras de terre, et de longs moments de fixité, leur permettent de se renvoyer de l’un à l’autre, comme une sorte de jouet, le jars, ou d’orienter sa course selon leur volonté. Leur manquerait une direction générale ; c’est ici qu’Ousios, une fois encore, se montre précieux pour les loups, leur donnant, par des gestes discrets, presque invisibles à qui n’est pas lui-même initié aux secrets des hommes loups, toutes indications utiles… le plus amusant, le plus excitant de tous les jeux !
D’abord, les louves sont restées étrangères à ce nouvel amusement. Puis, elles ont eu l’instinct de courir se poster en avant, à l’orée de la clairière, rendues invisibles par le fourré, où elles attendaient. Coule dans leurs veines maintenant brûlantes le sang de leurs ancêtres, qui ont attendu, comme elles à présent, les proies vers elles rabattues par le reste de la meute, prêtes à se précipiter, le moment venu, vers les gorges hors de souffle… Le jars maintenant à portée, les louves se redressent pour l’assaut final ; mais un regard en direction d’Ousios retient leur élan…
Le jars cependant les a vues ; il s’arrête ! Hypnotisé par la fratrie qui le cerne, il se laisse cueillir par Ousios, qui passant près de lui, sans même ralentir sa course, le ramasse d’une seule main ; la partie est finie, peut en commencer une autre !
Peu à peu, l’enthousiasme inconditionnel des frères entraîne celui des louves ; bientôt, c’est toute la portée qui prend part au jeu, guidant le jars, sans jamais l’approcher, comme le leur indique le patient Ousios, et jusqu’aux pieds de ce dernier, où le volatile épuisé finit par échouer…
L’imagination d’Ousios lui permit de proposer aux louveteaux plusieurs autres animaux, rescapés de chasse, qu’il avait guéris, ou des animaux plus lents qu’il avait capturés. Ainsi, un vieux porc-épic leur apprit beaucoup : aussitôt effrayé, il se mettait en boule, alors il fallait attendre de très longs et pénibles moments pour qu’il daigne sortir de son apparente torpeur ; les loups en vinrent donc à le guider avec une extrême délicatesse, évitant les mouvements trop vifs et, surtout, trop proches.
On le voit, les louveteaux adorent tous les jeux d’Ousios. Cependant, il en est un qui fait exception : la visite aux tanières des loups choisis du village. Au début, ces visites plongeaient nos louveteaux dans un état d’anxiété, proche de la douleur ; c’est peu dire que de part et d’autre, les rapports n’avaient rien d’empathique. Les louveteaux étaient mis mal à l’aise par les mouvements des loups choisis, qu’ils jugeaient exagérés, sans mesure. Toutefois l’apparente réserve des premiers n’était pas moins sujet d’inquiétude pour les seconds ; nul doute que sans la présence attentive d’Ousios, un accident fut arrivé, un accident qui n’eut pu tourner qu’en défaveur de la fratrie, l’âge et le nombre jouant contre elle.
Peu à peu, on s’habitua les uns aux autres. Au point que Loup brave, en tout cas, et ses sœurs eussent volontiers partagé certains jeux des louveteaux choisis ; mais cette fois, c’était au tour de ces derniers de se trouver décontenancés par le comportement de la fratrie. Nous l’avons dit, les enfants des loups sauvages jouent sans émettre le moindre bruit ; pour autant, ils n’en jouent pas moins avec une extrême vigueur, une vigueur en tout cas bien supérieure à celle montrée par les louveteaux choisis. On joue à se battre, mais à la première morsure, que les louveteaux sauvages eussent endurée sans la moindre émotion, et surtout sans se plaindre, les louveteaux choisis roulent sur le sol et geignent en hurlant comme le feraient les petits de la truie. Les effets sont immédiats, les parents des petits choisis accourent, menaçants, prêts à défendre leur progéniture, en vain, celle-ci est déjà abandonnée par nos petits guerriers, qu’un tel comportement déconcerte au plus haut point.
On ne joue pas ensemble, mais on se supporte, donc ; on se salue, plus ou moins lointainement, puis on prend le parti de s’ignorer à peu près complètement – ce qui est, en effet, la plus sage des relations à envisager entre individus qui n’ont rien de sérieux à échanger. Il n’est guère que notre espèce à parfois forcer l’échange, en pure perte dans la plupart des cas.
Des quatre, Loup noir reste le plus hostile, refusant, plus que les autres encore, tout contact avec quelque loup choisi que ce soit. Cette situation semble contrarier Ousios, qui maintient le principe de visites quotidiennes – concernant Loup noir, il finira par le regretter…
Resko est un mâle splendide, d’une taille et d’un poids presque comparables à ceux d’un loup sauvage. C’est aussi un animal arrogant, qui n’hésite pas à faire usage de sa force auprès de ses congénères – ce que ne font jamais les loups sauvages. Ces derniers n’ont pas trop de toute leur énergie pour défendre leur survie quotidienne et semblent donc répugner à en gaspiller inutilement, ne serait-ce que des miettes. Bien qu’il soit parfaitement conscient de son caractère tyrannique, Ousios apprécie Resko, excellent pisteur et très bon meneur de meute.
À l’occasion d’un passage au voisinage de son repaire, Resko se précipite résolument vers Loup noir ; celui-ci, au lieu de répondre à cette prise de contact par l’attitude soumise à laquelle s’attend Resko, reste figé, droit, raide, comme s’il était une pierre, nuque et fouet dans l’exact prolongement de la ligne de dos. Resko, nullement impressionné, insiste et va jusqu’à poser une patte nettement dominante sur le dessus du garrot de Loup noir ; l’attaque de Loup noir est alors immédiate, d’une grande brutalité ; il empoigne Resko à la gueule ; il le mord sauvagement, presque à la racine de la langue. Resko est un animal courageux, prêt au combat, mais la douleur de cette morsure le laisse comme sidéré ; il saigne abondamment d’ailleurs, et le sang rouge qui coule dans sa gorge l’étouffe quelque peu. Cette fois donc, Resko renonce au combat et s’écarte ; Loup noir ne le suit pas, mais continue de gronder sourdement.
D’abord, Ousios est soulagé, l’affrontement entre les animaux n’aura pas les conséquences dramatiques qu’il aurait pu avoir, mais après quelques jours, il faut se rendre à l’évidence : le grand Resko ne peut plus s’alimenter, ni même boire, la douleur lui interdit toute déglutition. La blessure à la langue n’est pas anodine : le filet qui relie la langue au dessous du palais a sans doute été sectionné et c’est une blessure qui ne guérira pas d’elle-même. Resko est condamné à une mort certaine, une agonie longue, l’animal est solide et résistera longtemps au défaut d’alimentation, une agonie atroce, la langue sectionnée générant une douleur qui ne s’apaise jamais.
L’animal sera sauvé pourtant, mais de justesse, et ce salut, il le devra aux connaissances secrètes et à la prodigieuse habileté d’Oséa, la femme de Nam. Elle déposera d’abord à l’extrémité de son couteau quelques gouttes du jus d’une plante choisie par elle. Resko, affaibli, est solidement maintenu par Ousios ; Oséa lui plante son couteau dans le gras de l’épaule ; après quelques secondes, Resko s’effondre, anéanti. Si Oséa a mal compté les gouttes, Resko ne se réveillera pas. Assistée d’Ousios, à l’aide d’une sorte d’aiguille de corne, très fine, qu’elle a passé la nuit à préparer, elle attache sur le dessous de la langue de Resko un solide morceau de nerf, choisi par elle sur un gibier fraîchement tué. La suture tiendra, le compte d’Oséa était juste ; après quelques heures, Resko finit par s’éveiller. Dès le lendemain, il peut recommencer à boire, et après quelques jours, à manger.
Mais l’accident dissuade définitivement Ousios d’accoutumer Loup noir à quelque commerce avec les loups choisis. Quand on arrive au voisinage de ces derniers, Loup noir cesse de suivre le groupe et disparaît dans les herbes : il court vers Sauvagine qu’il retrouve toujours, où qu’elle soit, très rapidement…
La vie des louveteaux se passe ainsi assez paisiblement, agrémentée de leurs promenades avec Ousios, jusqu’au jour où cette pratique quotidienne s’interrompt de manière aussi brutale que définitive.
Il arriva plusieurs fois qu’Ousios cessât les jeux sans raison apparente : il s’accroupissait sur place, se tenant comme si quelque prédateur invisible lui rongeait le ventre ; il devenait alors très pâle, transpirait abondamment, respirant avec peine ; les louveteaux inquiets l’observaient ; puis après quelques instants, le deux pieds retrouvait le souffle, perdait de sa pâleur, et les jeux reprenaient.
Mais aujourd’hui, Ousios ne se relève pas, il est couché sur le sol et râle sourdement, comme absent à tout ce qui l’entoure. Il halète, ses vêtements sont mouillés de sueur ; Loup brave lèche le visage et les mains d’Ousios ; lui et son frère donnent au gisant des coups de museau, comme s’ils voulaient le rappeler à la conscience ; rien n’y fait… Une chose que les louveteaux sauvages identifient depuis leur plus jeune âge rôde maintenant autour d’eux : angoissés, désemparés, les jeunes animaux, assis, jettent vers le ciel le long hurlement de salut que les loups font à la mort. Soudain, Loup brave s’enfuit, aussitôt suivi des louves ; aussi vite qu’il le peut, il galope vers Oséa. Devant la hutte d’Oséa, les trois louveteaux s’asseyent et hurlent à nouveau, mais Oséa n’est pas là et ne peut leur répondre. Les voisins, cependant, sont intrigués par le comportement des louveteaux, on accourt, on se rassemble ; aussitôt, Loup brave s’éloigne, puis reprend ses hurlements ; les deux pieds se décident à le suivre. Chaque fois qu’ils ne suivent pas assez vite, Loup brave hurle à nouveau. Dans le lointain, on entend Loup noir qui répond aux hurlements de Loup brave. Cette fois, les deux pieds ont compris, ils courent ; enfin, on arrive à Ousios, toujours gardé par Loup noir, qui s’éclipse cependant à l’arrivée d’autant de deux pieds ; les deux pieds s’agitent, ils poussent des cris, ils courent en tous sens ; en quelques instants, ils ont fabriqué une sorte de litière ; on y pose Ousios, comme un gibier de chasse ; on court vers le village. Loup noir a disparu, mais Loup brave et ses sœurs suivent, comme si un lien très fort les retenait près du gisant…

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